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Affaire Seznec Investigation

Le blog de Liliane Langellier. Premier blog sur l'affaire Seznec. Plus de 700 articles.

Souvenirs d'un chien écrasé de Alain Laubreaux in Détective du 5 octobre 1933 (1)

Avant de perdre son honneur...

En collaborant à l'ignoble journal Je suis partout...

Alain Laubreaux a écrit deux longs articles sur l'affaire Seznec parus les 5 et 12 octobre 1933...

Détective l'a effectivement accueilli pour une série d'articles où il conte ses souvenirs de spécialiste des faits divers sous le titre : "Souvenirs d'un chien écrasé".

Où il est le seul à pouvoir se vanter d'avoir interviewé le commissaire Achille Vidal.

Prélude à l'affaire Seznec

Le jeudi 28 juin 1923 à dix heures du matin, le commissaire Vidal, dans son bureau de la Sûreté Générale, peignait d'une longue main nonchalante sa belle barbe noire. 

- Le témoin nous fait attendre, disait le commissaire Vidal qui, en vrai Nîmois de Nîmes prononçait "atteindre". Oui, disait M. Vidal, le témoin ne témoigne d'aucun empressement.

Son entourage, commissaires et inspecteurs, se mit à rire, parce qu'ils trouvaient le mot drôle, un peu par flatterie, car tous, à cet instant, pressentaient la nouvelle fortune de leur collègue.

Le témoin qu'il attendait, c'était, en effet, Guillaume Seznec, compagnon de voyage d'un conseiller général du Finistère, nommé Quémeneur, qui, un mois plus tôt avait quitté sa propriété de Ker-Abri, près de Landerneau, et n'y était pas revenu. La rumeur d'un crime courait avec persistance. Convoqué à la Sûreté Générale pour y être interrogé comme témoin, Seznec apparaissait déjà à l'opinion publique, comme un des acteurs, et peut-être le principal, du drame dont on s'entretenait depuis quelques jours. Commencée à Rennes, poursuivie à Brest, l'enquête venait d'être reprise à Paris, où l'on avait ramené la valise de Quémeneur, découverte toute souillée de boue et de sang dans une des salles d'attente de la gare du Havre. Après avoir flotté, oscillant entre l'hypothèse d'un crime, d'un accident ou d'une simple fugue, l'accusation se précisait. Sherlock Holmes, en la personne du commissaire Vidal entrait en scène.

Le téléphone tinta. Vidal décrocha le récepteur :

- Allô... oui, monsieur, c'est moi... ah bien ! Non, je ne crois pas. Je ne sais rien du tout sur cette affaire... Non, non, personne ne m'a dit... c'est ça, voyez M. Reymond... Moi, je ne sais rien... Au revoir, monsieur... De rien, monsieur...

Vidal reposa l'appareil, regarda ses collègues, cligna d'un oeil, et dit :

- Un journaliste...

Ils pouffèrent. Si la presse y mettait ce zèle matinal, c'était bon signe, mais il convenait de lui tenir la dragée haute. La sonnerie du téléphone retentit à nouveau. "Encore un" pensèrent-ils, et ils grimaçaient de joie.

- Allô... dit Vidal... Ah, c'est vous, Bonny !

Les visages changèrent d'expression, on se pencha pour mieux écouter et tâcher, par les répliques du commissaire, de reconstituer la conversation.

A l'autre bout du fil, dans un petit bar, l'inspecteur Bonny, secrétaire et homme de confiance de Vidal, parlait :

- Oui, M. Vidal, le "frère" est là... Il s'envoie un café crème dans un bistrot de la gare Montparnasse... Royère l'a repéré et le surveille... Vous en faites pas, on ne le quitte pas... Oh ! oui, très calme... Non, il n'a pas l'air embarrassé... Sûr qu'il connaît Paris... Oui, le train a eu un peu de retard, mais il ne se presse pas tout de même... Non, je crois qu'il va prendre le bus... Ah ! pour ça, oui, il a une sale gueule ! Vous verrez... A tout à l'heure monsieur Vidal.

Cette fois, en raccrochant l'appareil, le commissaire se contenta de sourire, et tous les autres, comme une galerie de glaces, eurent le même sourire.

La prise de possession avait eu lieu. Paris tenait son "affaire" et ne la lâcherait point. Encore deux jours et l' "Affaire Quémeneur" deviendrait l' "Affaire Seznec".

Ici, ouvrons une parenthèse : les mêmes raisons qui déplaçaient tout à coup le centre d'intérêt d'un drame policier appelé à passionner pendant de longs mois le public français allaient en assigner le compte-rendu des épisodes quotidiens aux rédacteurs du service Barbarot. C'est qu'il existait alors au journal, en matière de reportage, un dogme majeur, à savoir que l'importance d'une enquête ne dépendait ni de la gravité des événements qui la déterminaient, ni de la qualité des personnages mis en cause, mais de l'éloignement, par rapport aux bureaux du journal, de la région où elle se déroule. Plus le nombre de kilomètres est élevé qui sépare le reporter de la capitale, plus le reportage est un grand reportage et, par voie de conséquence, plus le reporter est un grand reporter. D'où cet axiome : ce n'est pas le talent ni l'habileté professionnelle qui font les grands reporters, mais les billets de chemin de fer et les notes d'hôtel, de même que les grands reportages sont dans la stricte dépendance des livrets Chaix et des horaires de paquebots.

L'affaire Seznec, à son début, n'était qu'un mince fait divers. A Paris, la disparition de Quémeneur, descendue à l'étage des chiens écrasés, aurait tenu en quinze lignes surmontées d'un titre anodin. Mais la nouvelle arrivait de Brest. Un grand diable à tête de sacristain et à "creux" de mauvais tragédien, qui devait à l'ancienneté plus qu'à l'excellence de sa collaboration son intromission à la classe des grands reporters, avait été envoyé sur la côte bretonne, d'où il adressait au journal, depuis une semaine, de longues tartines confusément rédigées en petit nègre.

Tout à coup, la lueur du crimé apparaissait dans la pénombre d'un demi-mystère. On entrevoyait une situation de la meilleure tradition romanesque : machinations, guet-apens, trahison à l'amitié, voyage et meurtre nocturne dans la forêt. Le fait divers brestois se hissait au rang des beaux crimes. Du moins pouvait-on le supposer, aux dernières nouvelles qui parvenaient. Mais elles faisaient passer l'affaire de la scène provinciale à la scène parisienne. Le parquet de Brest et la police de Rennes cédaient le pas à la rue des Saussaies. Du même coup, l'événement passait du grand reportage aux chiens écrasés. Ne croyez pas que j'invente. La collection du journal est là pour en témoigner.

La Sûreté Générale nous appartenait. Elle était un peu considérée par Barbarot comme un commissariat supérieur. Aussi étaient-ce les "enquêteurs" qui assuraient la liaison entre le journal et cette importante administration. Ils s'y rendaient vers cinq heures du soir, à tour de rôle, car, dans un service militairement organisé comme celui-ci, il y avait, ainsi qu'au régiment les sous-officiers, des "enquêteurs" de semaine.

En cette fin de juin, il faisait très chaud. La salle des informations, déserte aux premières heures de l'après-midi, appartenait à l'enquêteur de semaine qui, las de promener son désoeuvrement de table en table, et de la fenêtre à l'escalier, avait retiré sa veste, et s'était écroulé sur une chaise dont le dos appuyé au mur formait avec celui-ci un triangle restangle. Les jambes allongées sur la table, il goûtait dans cette position agréable et commode, comme abandonné aux bras d'un rocking-chair, les douceurs réparatrices de la sieste, quand la voix de Barbarot l'éveilla en sursaut. Il ne fit qu'un bond. Le chef des informations, le voyant en bras de chemise, jeta un de ces cris où s'exhalait vingt fois par jour son âme d'indéfectible rempilé :

- Vite, lança-t-il, en tenue !

Tandis que l'enquêteur enfilait hâtivement son vêtement, Barbarot ajouta :

- Filez à la Sûreté où le commissaire Vidal interroge Seznec.

A la Sûreté, j'ai vu, pour la première fois, ce jour-là, le commissaire Vidal. Il était en grande conversation avec ses inspecteurs quand je pénétrai dans son bureau. Aussitôt, ils se turent. Je ne me nommai point, comme un rédacteur aux chiens écrasés est par définition anonyme, mais je prononçai le nom de mon journal.

- Fort bien, me dit Vidal. Entrez donc !

La cordialité illuminait sa bonne figure.

- Bon ! me dis-je : l'homme est d'un abord facile.

Dès les premiers mots, je sus à quoi m'en tenir sur la bonhomie toute en surface de ce policier à physionomie de chasseur méridional, mais plus secret et roublard qu'un vieil avoué normand. 

- Il paraît, monsieur le commissaire, que vous avez interrogé Seznec...

Il se caressa la barbe :

- Si vous savez déjà ça, vous en savez autant que moi.

- Oui, repris-je, je sais cela, mais j'ignore les questions que vous lui avez posées et ce qu'il a répondu. 

Il se mit à rire :

- Mes questions... Hé parbleu ! mes questions elles sont dans tous les journaux depuis huit jours. C'est même grâce à vous que j'ai pu les lui poser. Quant à ses réponses... Eh bien ! mon cher, Sézenec (il prononçait ainsi) est breton. Il ne répond pas. Ce qui fait que j'ai parlé tout le temps et qu'il ne m'a rien dit du tout. 

- Vous ne me ferez pas croire, monsieur le commissaire, qu'il est resté obstinément muet...

- Muet, je vous dis ! Muet comme cette table !

Il en heurtait le bois avec jovialité. Puis, tourné vers les inspecteurs qui écoutaient avec un sourire en coin :

- Demandez plutôt à ces messieurs !

Une demie heure ou plus dura cet entretien dix fois recommencé mais toujours ramené, malgré les plus habiles détours et variantes, à cette affirmation d'un mutisme que rien n'avait pu ébranler.

- S'ils se tait, dis-je alors, c'est qu'il a quelque chose à cacher.

Depuis cette époque lointaine, nous avons fait connaissance à fond, le commissaire Vidal et moi. Nous sommes à présent des amis. Nous parlons à coeur ouvert, devant des tables chargées de bonne nourriture et de bon vin, mais il sait, que je ne guette plus ses propos pour les coucher sur le papier. Quand je lui rappelle cette première entrevue, il me répond en riant :

- Imbécile, tu faisais ton métier, je faisais le mien !

Toujours est-il que ce jour-là, je l'eusse volontiers étranglé. A un moment, en désespoir de cause, je lui dis :

- Au moins puis-je voir moi-même Seznec et lui parler ? J'aurais peut-être plus de chance que vous. Il me répondra peut-être... 

Son visage exprima le plus loyal des regrets.

- Hé ! Je ne demanderais pas mieux, mais je ne sais pas où il est, Sézenec, à présent. Ce n'est pas un inculpé, c'est un témoin. Si vous le trouvez, questionnez-le tant que vous voudrez, c'est votre droit. Moi, j'ignore où il est...

Il le savait si peu qu'une heure plus tard il le mettait dans une auto entre deux inspecteurs et l'emmenait à toute allure, sur la route nationale, dans la direction de Dreux.

C'est là que je devais, mes confrères parisiens avec moi, les retrouver tous deux le lendemain, au coeur du drame, au centre du mystère.

Seznec confondu

Avant d'aborder le récit de cette rencontre et des journées mouvementées qui l'ont suivie, je dois retracer brièvement la genèse de l'affaire. Tant de passions, se sont, depuis déchaînées autour d'elle qu'on finit par ne plus voir très clair dans cette série de péripéties qui, cependant, ne laissèrent alors aucuns doutes à l'impartial témoin que j'étais. L'innocence de Seznec est devenu à la longue une espèce de mystique pour une quantité de gens, dont la bonne foi n'est pas niable, mais dont les arguments autant que les faits sur lesquels ils s'appuient me semblent assez fragiles. On a écrit des livres pour proclamer l'erreur judiciaire, on a tenté de soulever une ville, une région, un pays, par des conférences, des meetings, des appels au gouvernement pour arracher un innocent au bagne. Thème romantique et qui séduit d'abord les esprits généreux. On n'y peut malheureusement souscrire qu'à la faveur de l'ignorance ou en échauffaudant des hypothèses qui côtoient l'absurdité. Si Seznec n'a pas fait disparaître Quémeneur, il est victime d'un agencement de circonstances qui défient l'imagination du faiseur de romans le plus audacieux, car c'est en vain qu'on veut introduire ici des obscurités et l'imbroglio d'une ténébreuse algèbre.

Tout est simple et tout est clair. Les inventeurs d'énigmes se heurtent, en dépit de leur laborieuse volonté, à des événements qui s'enlacent et s'épousent sans contrainte. Je ne vois, comme au premier jour, à leur opposer que les dénégations désespérées de Seznec, fondées sur des mensonges si gros qu'ils en sont puérils. Mais laissons parler les faits, en les dégageant des mille à-côtés dont on a pris plaisir à les embrouiller :

Guillaume Seznec, industriel à Morlaix, où il possède sur la route de Brest, au lieu-dit Traorn-ar-Velin, une entreprise de scierie, est lié d'amitié à Pierre Quémeneur, propriétaire à Landerneau et conseiller général de l'arrondissement. A plusieurs reprises, celui-ci a aidé de ses deniers les entreprises malheureuses de son ami. Six mois plus tôt, il lui a accordé un prêt de quinze mille francs gagé sur son automobile.

Depuis quelques temps, Seznec recevait de Paris des lettres écrites sur papier à en-tête de la Chambre de commerce américaine, dont le siège est 32 rue Taitbout. Elles émanaient d'un certain Charly, qui proposait à son correspondant morlaisien de l'intéresser dans une magnifique affaire de ventes d'autobus à l'Amérique et à la Russie, laquelle devait laisser aux intermédiaires une commission de deux mille francs par voiture. Seznec était loin d'avoir en sa possession le capital nécessité par la séduisante opération. Mais le riche ami Quémeneur pouvait en faire les fonds, ou du moins se les procurer. Il l'alla trouver, lui montra les lettres de l'Américain. Quémeneur accepta de participer à l'affaire et d'en assumer la responsabilité financière. Une correspondance s'établit entre lui et le nommé Charly dont il recevait les lettres par l'entremise de Seznec. 

Au mois de mai, une démarche est tenté par Quémeneur auprès d'une société de crédit de Brest. Elle échoue. Affecté par le refus de la banque, Quémeneur demande par télégramme à son beau-frère Pouliquen, notaire à Pont-L'Abbé, de lui expédier soixante mille francs en un chèque postal sur Paris. 

A ce moment, décision est prise par les deux amis de se rendre à Paris pour y rencontrer le fameux Charly que ni l'un ni l'autre n'ont encore vu. Tandis que Quémeneur se rend à Rennes par le chemin de fer, Seznec gagne Morlaix pour y prendre sa voiture, avec laquelle il rejoindra son ami à Rennes, d'où ils se dirigeront tous deux à Paris par la route. En effet, ils quittent l'Hôtel Parisien Place de la Gare à Rennes, où ils sont descendus, à cinq heures du matin, le 25 mai 1923. 

Tel est dans sa sèche banalité, le prologue de l'aventure. Aucun détail n'en a été contesté par Seznec, qui en a même fourni l'essentiel. Il y a ajouté ceci : avant le départ pour Paris, il a remis à Quémeneur quatre mille dollars en pièces d'or, en échange desquels, par un acte sous-seing privé, dactylographié sur une machine à écrire Royal N° 10, le conseiller général de Landerneau lui a cédé en garantie sa propriété de Traou-Nez, à Plourivo. Pourtant, Quémeneur qui a parlé, la veille du départ, de l'américain Charly et de son affaire d'autos à sa sœur et à son frère, n'a pas soufflé mot des dollars de Seznec et de la vente de Traou-Nez. Enfin, quand on demanda à Seznec pourquoi Quémeneur l'attendait à Rennes pour continuer le voyage en auto, il répondit : "Il était entendu entre nous que, dans le marché passé avec l'Américain, ma voiture entrerait la première. C'est pourquoi nous avons jugé bon de l'amener à Paris." Il est vraisemblable, en effet, que Quémeneur croyait lui-même à cette explication. 

Suivons maintenant les voyageurs d'après le récit de Seznec, ce récit qu'il avait fait au juge d'instruction de Brest et dont il venait de rééditer les termes devant le commissaire Vidal.

 

(Suite dans un deuxième article à venir)

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