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Affaire Seznec Investigation

Le blog de Liliane Langellier. Premier blog sur l'affaire Seznec. Plus de 700 articles.

Du grand au petit écran... Peut-on filmer l'affaire Seznec ?

1. De Cayatte à Boisset

Le projet, on le sait, avait d'abord été celui d'André Cayatte. Outre les évocations qui figurent dans les ouvrages de Denis Langlois et de Michel Pierre et dans l'émission de Frédéric Pottecher, une étude filmologique a été réalisée par Daniel Morgan : ''Relégué aux archives : L’Affaire Seznec, un film mort d’un cinéaste rejeté'' (Kinétraceséditions, Kinétraces, 2017, https://hal-univ-paris3.archives-ouvertes.fr/hal-01478936/document.

 

 

Daniel Morgan, dans cet article véritablement ''archéologique'', retrace les différents épisodes d'une ''pré-censure'' qui frappa le projet, à l'inspiration, semble-t-il, du ministre de la Justice de l'époque.

Il rappelle aussi que, outre les démêlés de Cayatte et de son producteur Sacha Gordone avec le Centre national du cinéma, responsable de la censure ou de la ''pré-censure'' visant le film, le réalisateur, pour l'ensemble de ses films de l'époque, fut en butte aux critiques des Cahiers du Cinéma, qui ''s’en prennent à la conception du réalisme de Cayatte, à son univers trop logique où les personnages servent plus à soutenir un argument rhétorique qu’à refléter la réalité quotidienne.''

L'auteur souligne enfin les techniques que souhaitaient mettre en œuvre Cayatte et ses co-scénaristes. En voici un exemple :

''[Le] scénario décrit un « bureau du commentateur » où le narrateur présente des pièces à conviction et interviewe des témoins, y compris Guillaume Seznec, le véritable ex-relégué et non l’acteur qui joue son rôle dans les séquences reconstituées (...) Le bureau du commentateur serait une pièce « très simple, aux murs garnis de cartes et de documents, photos ou autres, se rapportant à l’affaire Seznec. Derrière le bureau, le commentateur s’adresse directement au public. Les séquences tournées dans ce décor s’enchaînent tantôt avec des scènes de reconstitution de témoignages, tantôt avec des illustrations telles que des agrandissements de photos, des passages de documents surlignés ou des cartes remplissant l’écran.''

 

Le (télé)spectateur d'aujourd'hui reconnaît sans peine une mise en scène proche de celle d'émissions comme Faites entrer l'accusé par exemple. Et, de fait, selon Daniel Morgan,

''[le style de Cayatte] trouvera progressivement son créneau à la télévision plutôt qu’au cinéma. En 1969, dans le seul livre consacré au cinéma de Cayatte, Guy Braucourt remarque le rapprochement du cinéaste avec l’esthétique télévisuelle (…) Et, en 1993, le cinéaste Yves Boisset, dont le style et l’engagement politique le rapprochent du cinéma de Cayatte, fait une transition définitive du cinéma vers la télévision avec la diffusion d’un téléfilm en deux parties au titre familier : L’Affaire Seznec.''

 

Quand Boisset parle de son film : un certain malaise

 

 

On peut se référer à l'autobiographie du cinéaste, La vie est un choix (Plon, 2011), mais surtout à ses entretiens avec Danièle Heyman (https://entretiens.ina.fr/paroles-de-cineaste/Boisset/yves-boisset/transcription/79), dont la transcription est commodément accessible.

 

''quand on m'a proposé de faire L'Affaire Seznec, moi j'étais convaincu, au départ, que c'était le cas type de l'erreur judiciaire, et j'étais absolument convaincu, un peu aussi sous l'influence du petit-fils de Seznec, Denis Seznec.Pour moi, c'était vraiment l'erreur judiciaire type et comme toujours, j'ai vraiment enquêté autant que je le pouvais, j'ai rencontré... il y avait encore à l'époque dans les années 90, il y avait encore des gens qui avait connu Seznec, qui étaient très jeunes, mais ils avaient vécu l'affaire, ils avaient connu Seznec, et la plupart des gens que j'ai rencontrés, ça a commencé à installer un certain doute dans mon esprit.Et bon, tout le monde, les gens qui l'avaient connu, n'étaient pas très convaincus de son innocence''

 

Voici donc un cinéaste qui a ''beaucoup enquêté'', et dont la conviction première d'une erreur judiciaire se voit tempérée par les témoignages qu'il a pu recueillir. Et de résumer l'affaire, ou plutôt ses origines, comme suit :

 

''Seznec, qui avait un petit passé d'escroc, s'était lié d'amitié avec un député pas très recommandable, comme beaucoup de députés, et il avait dans l'idée de vendre les surplus américains de la guerre de 14 (…) Seznec s'était intéressé à un lot de Cadillac, qui avait été abandonné à Brest. L'idée de Seznec et de Quéméneur, le député avec lequel il s'était acoquiné, était de revendre ces Cadillac aux Soviets...''

 

C'est ici que l'on commence à s'interroger : ce résumé reflète-t-il l'impression de Boisset, avant, peut-être, d'avoir rencontré les nombreuses personnes par lui interrogées, ou le souvenir qu'il garde, en 2013, au moment de son entretien à l'INA ? Et, dans l'un ou l'autre cas, pourquoi parler du ''petit passé d'escroc'' de Seznec ? Dans une affaire comme celle-là, le ''passé'' d'un protagoniste, s'entend comme ''passé judiciaire'', ce que Seznec n'avait pas. On pourrait, tout au plus, parler d'une ''réputation'', celle-ci renvoyant aux épisodes d'incendies et de tractations avec les assurances que le film évoque d'ailleurs.

 

Et pourquoi décrire Quemener comme un ''député pas très recommandable, comme beaucoup de députés'' ? Député, Quemener ne l'était pas (encore?). Et ''pas très recommandable, comme beaucoup de députés'' ? ''Tous pourris'' ? Que dire, aussi, du ''lot de Cadillac, qui avait été abandonné à Brest'' ? On sait évidemment qu'il n'y avait aucun ''lot'', et que le ''trafic'', envisagé, imaginé, imaginaire ou fictif, aurait porté sur des véhicules dispersés, en Bretagne ou ailleurs.

 

Plus loin, dans l'entretien, on rencontre encore quelques ''perles'' assez sidérantes.

 

D'abord, parlant du ''travail absolument formidable'' effectué par Christophe Malavoy, qui a ''très subtilement indiqué des zones d'ombre du personnage de Seznec'' (ce qui est exact), Boisset enchaîne en disant que

 

''le personnage de Denis Seznec est vraiment très intéressant parce que, quand Seznec a été rapatrié du bagne de Guyane en 1950, il était rapatrié par la Ligue des Droits de l'homme, Seznec était franc-maçon, la Ligue des Droits de l'homme est une émanation franc-maçonnique, et c'est la Ligue des Droits de l'homme qui a payé - ce qui n'a pas été le cas de tous les bagnards, loin de là.''

 

Passons sur la subsitution, symptomatique peut-être, des prénoms : Guillaume devient Denis... Erreur de date, ensuite : c'est bien en mai-juin 1947, et non en 1950, que Seznec revient en France. Qui a financé ce retour ? Ni l'un ni l'autre de ces deux auteurs ne l'indique explicitement, mais Langlois (p. 136) écrit que c'est l'Armée du Salut qui prend en charge les bagnards ramenés en métropole à partir de 1946. L'Armée du Salut et la Ligue des droits de l'homme, ce n'est quand même pas la même chose. Et, si même la Ligue avait contribué, ce pourrait être grâce, par exemple, à Mme Bosser, mais certainement pas parce que ''Seznec était franc-maçon'', ou parce que ''la Ligue est une émanation franc-maçonnique''... On attendrait moins de contre-vérités de la part de l'auteur de L'Affaire Dreyfus, qui a bien dû, ne serait-ce qu'à la lecture de l'ouvrage de Jean-Denis Bredin, se familiariser avec les conditions de naissance de la LDH... On passe ensuite, sans transition aucune, à François Le Her, dont le rôle est ainsi évoqué :

''la fille de Seznec avait épousé le seul type qui ait témoigné en faveur de Seznec. Bon, il s'est avéré qu'il avait menti. C'était un petit escroc qui s'appelait Le Her dont elle a fait connaissance au tribunal, et il avait, probablement pour se rendre intéressant, il avait témoigné que Quéméneur avait pris le tramway en même temps que lui, longtemps après, plusieurs semaines, après la disparition de Quéméneur à Houdan.''

Eh non ! François Le Her n'est pas ''le seul type qui ait témoigné en faveur de Seznec''. Les ''témoins de survie'' ont été évoqués dans un récent article publié sur ce blog : http://seznecinvestigation.over-blog.com/2019/10/affaire-seznec-retour-sur-les-temoins-de-survie.html.

Jeanne Seznec n'a évidemment pas fait sa connaissance ''au tribunal'', puisqu'elle avait 12 ans au moment du procès de son père.

Le Her n'a pas non plus témoigné qu'il ''avait pris le tramway avec Quemener, puisqu'il en était le receveur, et il ne situe pas les faits ''longtemps après'' la disparition du conseiller général, mais bien au samedi 26 mai 1923, lendemain de la séparation entre Seznec et Quemener.

Quant à la mort de François Le Her, voici ce qu'ensuite en dit Boisset :

''Le Her qui était alcoolique, qui était un type très malhonnête, s'entendait très mal avec sa femme, la fille de Guillaume Seznec (…) [qui] a pris un couteau de cuisine et a embroché, sous les yeux du gosse [Denis], le père, monsieur Le Her.''

 

Sans s'étendre sur le traumatisme – bien réel – subi par Denis Le Her à la mort de son père, on peut se demander comment le revolver dont Jeanne use contre son mari se transforme en un ''couteau de cuisine'' avec lequel elle ''l'embroche''.

 

Et la partie de l'entretien consacrée à Seznec se conclut tout de suite par ce compliment de Danièle Heyman : ''Où l'on voit que, comme d'habitude, tu avais fait une énorme enquête sur l'affaire.''...

 

Alain Delame

 

(Deuxième partie à suivre…)

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