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Affaire Seznec Investigation

Le blog de Liliane Langellier. Premier blog sur l'affaire Seznec. Plus de 700 articles.

Affaire Seznec : Petit- Guillaume : récit(s) de résilience ?

Mais ce qui ne peut pas être dit peut toujours être para-dit. Je suis très content de ce jeu de mots lamentable, parce que cela permet de dire qu'il y a mille modes d'expression.
Boris Cyrulnik,
in La résilience ou comment renaître de sa souffrance, Paris, Fabert, 2003.

Des "récits de résilience", telle est la conclusion de Michel Pierre (293, et communication personnelle)* Cette appréciation est à prendre avec le plus grand sérieux, car elle confère aux dires de Petit-Guillaume, d'abord rapportés par Denis Langlois (210-217), puis retransmis à ses propres fils (échanges avec Liliane Langellier), un statut précis. Il ne saurait s'agir d'un témoignage. Mais ce ne peut être non plus un pur mensonge opportuniste.

 

1 Sur la nature d'un ''témoignage''

On nommera témoignage un énoncé produit dans un cadre juridique (au sens large), ou du moins susceptible de s'insérer dans un tel cadre. 

Prenons par exemple les dires de François Le Her devant la Cour d'assises du Finistère. Il ne s'agit pas (ici) de se prononcer sur l'exactitude de ce témoignage, mais d'en décrire les conditions de production. La même analyse pourrait sans doute être proposée à propos d'autres témoignages dans d'autres procès (réels ou fictifs). Ce n'est que par commodité que les affirmations de Le Her, bien connues dans le cadre de l'affaire Seznec, ont été ici choisies.

Première formulation, empruntée à Denis Langlois :

''C'était le samedi 26 mai de l'année dernière. Mon tramway se dirigeait dans la direction d'Auteuil. À la hauteur de la rue de Solferino, un monsieur est monté. Je ne l'ai pas remarqué tout de suite (…) Alors je vois une main qui me tend la monnaie et ce monsieur qui me parle. C'était monsieur Quémeneur. Il m'avait reconnu. Nous avons discuté un quart d'heure. Arrivé au Trocadéro, il est descendu. (Langlois, 86)

L'acte d'accusation du procès de Quimper, cité par Philippe Lamour en liminaire de sa plaidoirie du 5 octobre 1932, résume ainsi le témoignage Le Her :

''Très catégorique, au contraire, a été la déclaration de Le Her qui affirme formellement que, à Paris, le 26 mai vers 18 h 30, il s’est trouvé en présence de Quémeneur dans la voiture du tramway Auteuil-Hôtel de Ville, dont il assurait le service, et qu’il a entamé avec lui une conversation d’un quart d’heure environ.''

Langlois rapporte à la première personne le propos de Le Her, l'accusation use du ''discours rapporté''. Pour le reste, date, heure, lieu, durée de la conversation, tout est conforme.

Mais voici le commentaire qu'apporte l'accusation :

''Un tel dire, émanant d’une telle personnalité, et sujet à tant de réserves, ne pourrait être pris au sérieux que si quelque autre preuve, indice matériel ou témoignage humain, venait le valider.''

Comme de coutume, la ''personnalité'' du témoin est l'un des critères, le premier ici, qui incite, ou non, à accepter ce témoignage. 

Les ''réserves'' tiennent au fait que Le Her n'a fourni ces précisions que ''plusieurs mois après [avoir témoigné] une première fois en termes autrement confus'', au terme d'un ''long et laborieux travail de reconstitution mentale''.

L'acte d'accusation procède, dès lors, de paragraphe en paragraphe, à un ''bond en avant'' assez remarquable. Car, aussitôt après avoir évoqué ce ''travail de reconstitution mentale'', il affirme que ''la probabilité d’une erreur, même si elle était sincère, n’en serait pas exclue.'' Mais, après avoir fait état de la ''personnalité'' de Le Her et des ''réserves'' qu'inspirent ses propos, le même document conclut (huit lignes plus bas) que ''en admettant même que Le Her apporte un témoignage fidèle quand il relate sa rencontre avec Quémeneur en tramway, il se trouve certainement dans l’erreur quand il date cette rencontre du 26 mai.'' La probabilité d'une erreur devient donc une certitude...

On peut ajouter que le passage de l'acte d'accusation cité ci-dessus pourrait être ''retourné'' ainsi : 

''Un tel dire, même émanant d'une telle personnalité, et en dépit de ces réserves, ne pourrait être écarté que si quelqu'autre preuve (…) venait l'invalider''.

2 Les récits de Petit-Guillaume : préliminaires

S'agissant des récits de Petit-Guillaume, les notions d'erreur "probable", puis "certaine", que l'acte d'accusation de Quimper mobilisait pour évaluer les dires de François Le Her ne sauraient avoir cours.

Car Petit-Guillaume ne témoigne pas, au sens juridique du terme, c'est-à-dire que ses énoncés, qu'ils soient véridiques, erronés, voire mensongers, ne s'adressent ni à un policier, ni à un juge d'instruction, ni à une juridiction de jugement. Petit-Guillaume se souvient. Et, du moins pour le premier récit, livré à Bernard Le Her et reproduit par Denis Langlois, ce n'est pas dans n'importe quelles circonstances. J'ai parlé plus haut, pour en écarter l'hypothèse, de "mensonge opportuniste". L'appréciation, à vrai dire, doit être nuancée. Car, même s'il ne ment pas, c'est tout de même à point nommé qu'il se décide à confier à son neveu Bernard sa "part de vérité".

 

3 Bernard Le Her et Denis Langlois

Le 9 juin 1977, Denis Langlois a déposé la treizième demande de révision de l'affaire Seznec, "au nom de sa fille Jeanne [Le Her]". La couverture médiatique est au rendez-vous : tribune de Denis Langlois dans Le Monde, article du Figaro, interwiew de l'avocat au Quotidien de Paris. Et, le 6 janvier 1978, voici que Bernard Le Her se présente au cabinet de Me Langlois pour lui dire deux choses, qui vont réorienter (en tous cas après la publication du livre de l'avocat, en 2015) toute la perception de l'affaire.

Bernard Le Her déclare en effet :

"Je sais par mon oncle Petit-Guillaume que Pierre Quémeneur est mort accidentellement dans la scierie de Morlaix. Mes grands-parents ont dissimulé le cadavre et fait les faux en écriture."

et

"Je veux que le procès de mon grand-père soit révisé, mais sur des bases exactes et non sur des mensonges." (Langlois, 210)

 

On se fondera, pour la suite, sur les transcriptions données par Denis Langlois à la fois dans son ouvrage et sur son site : http://www.pour-en-finir-avec-l-affaire-seznec.fr/

 

4 Bernard Le Her et Petit-Guillaume

Remarquons d'abord que Petit-Guillaume minimise d'emblée la portée juridique du récit qu'il s'apprête à répéter à son neveu :

"Tu sais les affaires classées c'est pas facile à les réviser. Il faudrait un fait nouveau, et, un fait nouveau, tu n'en as pas."

Bernard Le Her interroge alors son oncle sur sa "vision" du corps de Quémeneur**

"Mais tu m'avais dit que tu avais vu Quémeneur baigner dans une mare de sang chez toi."

Selon lui, peut-on penser, cette "vision" constituerait en effet un fait nouveau, contrairement à ce que vient de dire Petit-Guillaume. Or ce dernier va enchaîner, non en confirmant avoir vu le corps de Quémeneur, mais en exposant, pour la seconde fois sans doute, son interprétation de la mort du conseiller général.

"Je ne suis pas sûr si elle a tapé dessus avec le chandelier ou si en tombant sur le canapé il s'est..., parce qu'il y avait du plancher ciré. Moi, je n'ai pas vu le coup se produire."

Bernard revient sur le jour des faits lui-même :

"Un dimanche, oui, parce que c'était le seul jourr que j'avais de congé. C'est un dimanche. Je crois que c'était au mois de mai, début de mai, je crois."

Cette affaire de date est cruciale. Petit-Guillaume, en effet, lorsqu'il parle à son neveu, n'est pas un "fils prodigue" qui, après des années d'exil, reviendrait au pays pour se retrouver au coeur d'un drame familial oublié. Il est parfaitement au courant des développements de l'affaire. En témoignent, d'abord, ses remarques sur la révision et les "faits nouveaux", mais aussi les commentaires auxquels il se livrera plus loin sur Claude Sylvane, Claude Bal, ou le juge Hervé. Pourquoi donc situer "au début de mai" des faits dont la version "canonique" a toujours indiqué qu'ils avaient eu lieu entre le 25 et le 27 du même mois ? On peut en dire autant de la température ambiante.

"Il faisait très beau".

Dans un échange avec Liliane Langellier, et très clairement en référence à ce passsage, Jean-Yves Seznec dira :

"Il faisait peut-être beau justement, parce que c’est pas le même jour."

Il avait, un peu plus tôt, indiqué que :

"Ces dates-là ont été fournies par mon grand père !"

Hypothèse à première vue séduisante, mais qui ne tient pas. Le voyage à Brest pour effectuer une tentative d'emprunt auprès de Saleün, la demande de remboursement auprès du notaire Pouliquen, tout cela a bien eu lieu avant le week-end "fatal", que l'on ne saurait dès lors situer avant les 25-26-27 mai 1923.

Bernard Le Her, après un échange assez confus, et qui, de toute façon, ne nous retiendra pas ici, sur la possible sépulture de Quémeneur (le "cellier"), revient sur la chronologie des faits.

"Ton père n'était pas là à ce moment-là [lorsque Petit-Guillaume aurait vu le corps de Quémeneur] ?"

La réponse est curieuse :

"Ah, il est venu l'après-midi. Il est passé le matin et il est venu l'après-midi."

On est ici en pleine confusion. Le choix des verbes est, d'abord, curieux. "il est passé" et "il est venu" se disent-ils naturellement du propriétaire des lieux ? Bien entendu, il ne faut pas non plus trop extrapoler ces particularités d'expressions. Car Petit-Guillaume, pensionnaire au collège Saint-Joseph, n'est pas, lui, un résident régulier en sa propre maison.

Mais Guillaume Seznec, en tout cas - si l'on date les faits du dimanche 27 mai 1923 - ne peut s'être trouvé à Traon-ar-Velin le matin, s'il a dormi à Pré-en-Pail dans la nuit du samedi au dimanche. À quel moment de la matinée serait-il "passé" ? Avant, ou après la "vision" du corps de Quémeneur ?

Toujours est-il que, pour l'après-midi, nous disposons de deux versions. La première est celle publiée par Denis Langlois (212), la seconde est celle de la transcription qu'il donne sur son site : 

"Mon père est arrivé dans le courant de l'après-midi. C'est la seule fois où je l'ai vu pleurer. Il en était malade. Il était abasourdi. Il disait "On est ruinés, on est ruinés. Tout l'argent qu'on lui a donné, on n'en reverra jamais la couleur." Il ne savait pas comment faire. Ils ont discuté. Moi, je n'étais pas là dans la discussion. Ils ont discuté avec la bonne tout l'après-midi. Et moi, on m'a ramené à l'école." (Langlois, 212)

Or il est curieux de remarquer que la transcription qui figure sur http://www.pour-en-finir-avec-l-affaire-seznec.fr/ ne comporte pas les propos reproduits ci-dessus en italiques, même si, en d'autres parties de l'entretien, Petit-Guillaume fait éffectivement allusion à l'achat projeté de Plourivo et aux éventuels dessous-de-table y afférents.

5 Où les souvenirs se "reconstruisent"

À un autre moment de l'entretien, Petit-Guillaume déclare :

"Le voyage à Paris de toute façon devait avoir lieu, ça c'est sûr, mais il n'a pas eu lieu parce qu'il [Quémeneur] était mort."

 

Et Petit-Guillaume d'évoquer un projet de voyage, le père et le fils (et Quémeneur ?), le directeur de l'école ayant refusé de laisser partir son élève à une période si proche des examens de fin d'année scolaire.

Autrement dit, le conseiller général du canton de Sizun serait bien décédé à Morlaix, mais à une date sans doute antérieure à celle qui est généralement retenue, et sans avoir jamais entrepris le voyage de Paris projeté avec Guillaume Seznec.

Quelle crédibilité accorder à une telle "version" ? On ne saurait le dire, sauf à répéter que Pierre Quémeneur était bien vivant le jour de son départ de Landerneau, et les jours précédents. On ne saurait le dire, sauf à se demander comment, d'un (peut-être réel) refus du directeur de Saint-Joseph, Petit-Guillaume déduit que le voyage n'a pas pu avoir lieu, puisque lui-même n'y a pas participé ?

Pris dans leur ensemble, les propos de Petit-Guillaume ne constituent donc que l'un des nombreux récits - ou fictions - qui ont jalonné l'affaire, mais certainement pas, il le dit lui-même dès le début de sa conversation avec son neveu Bernard Le Her, un "fait nouveau"... 

 

Alain Delame

 

 

*Afin de ne pas surcharger cet article de notes abusives, je donne, pour chaque référence et entre parenthèses, le nom de l'auteur et la pagination. Pour les articles du blog de Liliane Langellier, je cite la date de l'article utilisé. Quelques autres références seront mentionnées complètement.

** Il convient de se souvenir que Bernard Le Her a recueilli une première fois les propos de Petit-Guillaume sans qu'aucune trace subsiste de cette conversation. Denis Langlois s'étant enquis des "preuves" dont Bernard Le Her pouvait disposer, ce dernier a proposé de rencontrer à nouveau son oncle et d'enregistrer leur échange. Ce dernier, tel que transcrit par Denis Langlois, est donc comme une "reprise", ce qui n'en facilite pas l'interprétation.

P.S. Pour la véracité du témoignage de Petit-Guillaume...

Bertrand Vilain confirme et signe ...

Dans une langue française qui n'appartient qu'à lui :

 

Dessin de Gilles Pascal.

Dessin de Gilles Pascal.

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M
Je tiens à saluer Alain pour cet article, et je suis entièrement d’accord avec son analyse. Surtout, je m’étonne grandement comme lui de la présence dans la version publiée de la phrase en italiques, qu’on ne retrouve pas dans la transcription. Il peut s’agir d’une phrase rapportée par Bernard Le Her à Denis Langlois à la suite d’un entretien non enregistré avec Petit-Guillaume, mais il n’est pas très honnête de l’insérer dans la transcription de l’enregistrement sans informer le lecteur sur sa provenance. Cette phrase aurait dû être citée séparément.
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