Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
Affaire Seznec Investigation

Le blog de Liliane Langellier. Premier blog sur l'affaire Seznec. Plus de 700 articles.

Affaire Seznec : L'émission "Cinq colonnes à la Une" du 2 juin 1967...

La vérité est une bulle de champagne, elle remonte toujours à la surface.
Gilles Martin-Chauffier

Voilà ce que Ouest-France nous écrit :

"Denis Seznec raconte l'injustice et l'histoire qui frappa son grand-père et sa famille. Il s'exprimera sur les révélations de Mme Morand et sur certains témoignages et informations."

C'est prévu pour samedi prochain 19 octobre à Etel (of course chez Thierry Sutter)...

Et c'est accablant !

Là, je rejoins totalement Michel Pierre.

L'affaire Seznec, ce serait juste un fait-divers rural et crapuleux.

Qui a gardé l'affiche jusqu'à présent grâce à la volonté féroce de toute une famille de nier le crime du grand-père.

Et grâce aux médias qui, sans aucune réflexion, ont enchaîné les faux scoops.

Comment peut-il dormir Denis Le Her - devenu Seznec pour le show - avec tous ces mensonges sur la conscience ?

Après des carrures comme Bernez Rouz, Denis Langlois et Michel Pierre qui ont démonté les carences de l'affaire, pourquoi les Français ne sont-ils pas assaillis par le doute ???

Et pourtant...

Si l'on reprend l'émission "Cinq colonnes à la Une" du 2 juin 1967...

Emission spéciale pour les 20 ans du retour du bagnard Seznec.

Cette émission que Michel Pierre a choisi de faire visionner en début de ses conférences...

Si l'on reprend…

Je vous en livre ici le total décryptage, avec les erreurs de dates (mort de Marie, de Marie-Jeanne et retour et mort de Guillaume Seznec) et de noms (Georges de Hainaut confondu avec Georges Hainnaux par Mme Bosser).

Mais c'est un décryptage utile pour comprendre l'évolution de la pensée des médias sur l'affaire Seznec.

………………………..

L'émission commence par Jeanne Le Her Seznec qui farfouille dans une vieille armoire…

Et qui trouve des photos de famille.

Jeanne : Comme papa était condamné, maman, elle a voulu que mon frère et moi nous allions lui faire nos adieux à la prison de Quimper. 

Frédéric Pottecher :  Vous êtes allés dans cette prison ?

JLH : Alors on est allé dans cette prison et papa a été condamné, alors, là, ça a été affreux, affreux, affreux. (Elle  regarde longuement par la fenêtre et pleure)

P. : C'est ce qui a été le plus affreux pour vous ?

JLH : Pour moi, c'est le souvenir le plus affreux, il était comme une bête enchaîné au fond, ça reste toujours, ça.

P. : Oh Jeanne, il ne faut pas trop y penser….

Pierre Quémeneur, 46 ans, célibataire endurci, conseiller général du Finistère, marchand de bois à Landerneau.

Il a gagné beaucoup d'argent à Brest pendant la Première Guerre, Seznec aussi d'ailleurs. 

5 ans ont passé, la guerre est loin, Seznec façonne des sabots dans sa scierie de Morlaix, sa situation financière, sans être inquiétante, lui donne des soucis.

Le 25 mai, à 5 heures du matin, Seznec et Quémeneur partent en cadillac de L'Hôtel Parisien à Rennes pour Paris. 

Pouliquen notaire Pont-L'Abbé :

"Expédier urgence chèque barré sur Société Générale, Maison mère, Paris, et non Banque de France à mon adresse recommandée, Quémeneur, négociant, Landerneau, poste restante N° 3 Paris. Quémeneur, négociant, Landerneau...

Quémeneur, négociant, Landerneau…"

C'était convenu, Me Pouliquen devait adresser un chèque de 60.000 Francs à son beau-frère Quémeneur.

Et les deux Bretons roulent vers Paris.

Deux jours plus tard, Seznec est de retour à Morlaix. Quant à Quémeneur, on ne l'a jamais revu.

"A ce moment-là, j'ai quand même trouvé… Le commissaire honoraire Buchet était à l'époque un tout jeune commissaire. M'enfin, c'est drôle qu'un monsieur vienne de Morlaix pour venir à la Brigade mobile de Rennes demander des nouvelles alors qu'il avait un commissariat de Morlaix à sa disposition et les services de la Préfecture à sa disposition pour la recherche dans l'intérêt des familles, parce que...

Pottecher : Votre divisionnaire est allé à Morlaix ?

Buchet : Quand il a pris connaissance de la main courante, il a dit : "Seznec, mais alors, c'est le type de Morlaix… Vous savez, entre policiers, on parle… On a un langage un peu professionnel. Il me dit, c'est le type de Morlaix, c'est le type qui a eu un incendie suspect à Brest, dans une blanchisserie, mais c'est un type très douteux, qu'est-ce que cette histoire-là ? Voilà comment l'affaire Seznec a commencé."

P. : Le commissaire Buchet fait allusion à l'incendie de la blanchisserie de Brest dont Seznec était le propriétaire et qui brûla en 1922, dans des circonstances si bizarres que l'assurance refusa de payer les indemnités. En 1908 déjà, à Plomodiern, le village natal de Seznec, un incendie avait détruit un vaste pâté de maisons, où demeuraient Seznec et la belle-famille de Seznec, la famille Marc. Seznec avait conservé de cet incendie une très grosse cicatrice au visage, il avait le visage littéralement recuit par le feu. Et lorsqu'on l'approchait, on devinait bientôt un homme au caractère dur, âpre au gain, et cependant fort intelligent. 

Le 4 juin 1923, c'est-à-dire 10 jours après le départ pour Paris de Quémeneur et de Seznec, Jenny, la sœur de Quémeneur se rend à Morlaix et elle va voir Seznec. "Où est Pierre ?" lui demande-t-elle. "A Paris, répond Seznec ou en Amérique, en tout cas ne vous inquiétez pas, il gagne de l'argent."

Une chose était vraie, c'est que ces deux hommes étaient engagés dans un trafic de voitures provenant des stocks américains constitués à la fin de la guerre. D'après Seznec, il y avait un intermédiaire qui était un Américain, il ne savait pas très bien son nom, il ne savait pas si c'était Charly ou Cherdy, en tout cas, ces hommes-là se chargeaient d'écouler les voitures qu'on lui donnait, de les écouler en Russie soviétique. 

Cependant, l'inquiétude de la famille Quémeneur est dissipée, le 13 juin, grâce à un télégramme qui est expédié du Havre. 

"Quémeneur, négociant Landerneau, Finistère, Ne rentrerai Landerneau que dans quelques jours, tout va pour le mieux, Quémeneur. Quémeneur, négociant Landerneau."

On était rassuré.  

Pas pour longtemps tout de même, car le 20 juin, à 22 h 30, était trouvée sous une banquette de la salle d'attente des troisièmes classes de la gare du Havre, une valise jaune, tâchée de sang, et qui avait incontestablement séjourné dans l'eau de mer, c'était une valise qui appartenait à Pierre Quémeneur...

...Elle contenait un carnet de dépenses, portant de la main du disparu, la mention des frais du voyage en chemin de fer Dreux/Paris, Paris/Le Havre, elle contenait aussi une convention de vente à Seznec….

d'une propriété appartenant à Quémeneur et située au bourg de Plourivo.

Seznec, interrogé par les policiers, raconte son voyage….

Départ de l'Hôtel Parisien, à Rennes, le 25 mai, à 5 heures 30, voyage interrompu par de nombreuses pannes, arrêt à Dreux, vers 17 heures au garage Hodey, puis, dit Seznec, nous avons dîné dans un restaurant que je n'arrive pas à situer mais qui se trouve dans une rue en pente, ensuite, j'ai déposé Quémeneur à la gare de Dreux. Sur quoi, informé par la presse, des habitants de Houdan viennent déclarer : "Nous les avons vu dîner au Plat d'Etain !" Seznec, alors, corrige son récit, "le voyage avait été interrompu par de nombreuses crevaisons, Quémeneur était fatigué et pressé d'arriver à Paris, où il avait rendez-vous à 8 heures du matin, avec ce Charly ou Cherdy. Je reconnais le restaurant où nous avons dîné, puis nous sommes repartis pour Dreux où je l'ai laissé à la gare. Et c'est là qu'il m'a dit : "Je suis fatigué, je prends le train, retrouvons-nous à Paris, si tu peux, sinon, rentre à Morlaix".

Des employés de la gare de Houdan se manifestent à leur tour et déclarent les avoir vus devant la gare, une fois de plus, Seznec revient sur ses déclarations : "J'ai dû me tromper de gare", dit-il, "Impossible, réplique le commissaire Vidal, il n'y avait plus de trains au départ de Houdan". "Alors, dit Seznec, c'était bien à Dreux où Quémeneur a pu prendre le rapide de 21 h 56."

Les variations de Seznec entraînent son inculpation. Nous sommes le 29 juin 1923. Il est incarcéré à la prison de Morlaix. 

Là, il essaiera de s'évader, il tentera de susciter de faux témoignages, mais c'est fini pour lui, il ne peut plus entraver le développement de l'instruction. 

Informés par la presse de l'arrestation de Seznec, des témoins du village de Plouaret se présentent à la police, 18 jours après la disparition de Quémeneur, huit jours avant la découverte de la valise du Havre, le jeune Léon Jacob a vu Seznec s'arrêter vers 19 heures à 2 kilomètres juste dans la descente sur le bourg. Seznec lui a demandé de pousser sa voiture qui était, disait-il, en panne, dans un verger, près de la ferme. 

"Alors, Monsieur Jacob, c'est là que vous avez amené la voiture ???"

Léon Jacob  : " Oui…"

P : "Montrez-vous exactement l'endroit…"

LJ : "Il l'a conduit, elle marchait la voiture, elle marchait, on n'avait pas besoin de la pousser. Il est arrivé là, il a eu un emplacement qui était libre, il l'a laissée là…"

Pottecher  : "Elle est donc restée là la voiture ?"

"Et alors, qu'est-ce qu'il a fait à ce moment-là ???"

LJ : "Là, il a pris la manivelle pour la mettre en route et le bidon d'essence, qu'il avait en réserve, sûrement, il l'a amené dans la maison, la maison d'habitation et il a causé à ma maman, en breton…"

P. : "Et qu'est-ce qu'il lui a dit ?"

LJ : "Ah il lui a dit des choses comme ça, quoi ! Il fait beau, quoi, quelque chose comme ça…"

P : "Et  vous, vous avez regardé la voiture ?"

LJ : "Ah moi, je regardais…"

P : "Et vous avez vu la plaque ?"

LJ : "La plaque, avec son nom et son adresse, et tout… Négociant… Scierie mécanique, négociant à Morlaix."

P : "C'est cela, et alors qu'est-ce qui vous a donné après l'idée, quand vous avez su que c'était lui…"

LJ : "C'est les journaux. J'ai dit : "Tiens, il a été chez nous, ct'homme-là !"

P : "C'est cela. Et la voiture est donc restée là ?"

LJ : "Jusqu'à un temps. Deux jours après. Il est revenu la chercher quoi !"

P : "Là-dessus, Seznec descend dans le bourg, mais comme il trouve la poste fermée, il se rend à l'hôtel des voyageurs et sort de sa poche une formule de télégramme, il rédige son télégramme destiné à sa femme et le donne vers 20 heures à Mlle Nicolas."

Mle N. : "Ben, j'ai eu peur, c'est bizarre, d'abord ses cicatrices sur la figure, il était habillé quand même, pas comme un monsieur mais comme un ouvrier, c'est pas pour ça que j'avais peur de lui, mais parce qu'il était drôle ! Il n'avait pas l'air normal, il avait l'air soucieux, il faisait les cent pas en ayant l'air de réfléchir beaucoup. Quand il est parti, moi, je n'ai pas pensé à ça, ce n'est qu'après, quand mon père, dans le journal, a vu cette histoire Quémener, il dit : "On parle d'un nommé Seznec" alors, à ce moment-là, c'est ce nom-là qui m'a frappé. Alors, je dis, "Seznec, Seznec, j'ai déjà vu ce nom-là quelque part. Et puis c'est à ce moment-là que je me suis rappelée du télégramme"…

 

P : "En panne à 10 km de Lannion, ne rentrerai que demain matin. Seznec."

Mlle N. : "La signature était très très lisible, hein ! Alors, j'ai fait part à mon père, il m'a demandé si j'étais certaine, j'ai dit je suis absolument certaine. A ce moment-là, il a dit : "Je vais aller à la gendarmerie. Il est parti à la gendarmerie aussitôt qu'on a mangé, et les gendarmes ont téléphoné à Rennes, à la police de Rennes et le lendemain, ils étaient chez moi."

P : "Quel âge vous aviez ?"

Mle N. : "22 ans. Vous savez, j'étais timide…"

P. face à Léon Jacob :

"Donc, deux jours après, Seznec est revenu. La voiture, elle était où ?"

LJ : "Elle était là."

P : "C'est ça. Et vous, où est-ce que vous étiez quand Seznec est revenu ?"

LJ : "Moi, j'étais dans un petit champ en bordure de la route. Et je l'ai vu revenir de la direction de la gare de Plouaret. Portant un paquet sur l'épaule. Il paraissait un paquet lourd."

P : "Assez lourd. Un paquet qui était comment ? Gros ?"

LJ : "Il était encore assez volumineux. Comme ça (il montre avec ses mains)."

P : "Et haut comment ?"

LJ : "Haut comme ça (il montre avec ses mains)"

P : "Enveloppé dans quoi ??? Dans du papier ???"

LJ : "Du papier d'emballage couleur gris jaune."

P : "Gris jaune ?"

LJ : "Je me rappelle très bien."

P : "Est-ce que vous pouvez vous souvenir à peu près, à votre avis, ça pesait combien de kilos ce paquet ?"

LJ : "Ah il paraissait, il était encore assez lourd, peut-être plus de 10 kilos…"

P : "Plus de 10 kilos… Et on voyait vraiment que c'était une effort…"

LJ : "Il l'avait sur l'épaule. En venant de la gare…"

P : "Il a fait tout ça à pied avec son paquet sur l'épaule ?"

LJ : "Ah oui !"

P : "Alors, après, il a repris sa voiture…"

LJ : "Oui, il a repris sa voiture."

P : "Comment ça s'est passé…"

LJ : "Nous, quand on l'a vu passer là-bas, quelques minutes après, on est venu. Il était l'heure du casse-croute. Et ma foi, on est venu. On s'est mis à battre de la faux à côté de lui. On était deux. Et il nous a fait voir comment qu'on fait, qu'il connaissait ça, qu'étant jeune il l'avait fait. Bon ça a duré quelques minutes…"

P : "Et la voiture est partie ?"

LJ : "La voiture est partie."

P : "Y'a pas eu de crachements, de mécanicien, rien du tout…"

LJ : "Non aucun. Et il est parti."

P : "Et il est parti !"

LJ : "Mais avant de partir il m'a donné 40 sous de pourboire. Deux francs."

………………….

Nous sommes le 14 juin 1923.

Rappelons-nous que la date de la disparition de Quémeneur est le 25 mai. 

Rappelons-nous que la valise de Quémeneur a été trouvée sous une banquette d'une salle d'attente de la gare du Havre le 20 juin.

Alors, question : Qu'a donc fait Seznec entre le 12 et le 14 juin ???

Et bien deux témoins : Mrs de Hainaut et Legrand diront avoir vu Seznec dans l'Express 171 Paris/Le Havre qui quitte Rouen à 10 h 50. Ils l'ont vu le 13 juin. Ces mêmes témoins se retrouveront en face de Seznec, dans la boutique de M. Chenouard, marchand de machines à écrire, 22, rue de la Source au Havre, vers 15 heures ce même 13 juin. Et ils affirment que Seznec a acheté la machine à écrire d'occasion Royal 434080. En définitive, 5 témoins reconnaissent en Seznec l'homme qu'ils ont vu au Havre et dans l'Express 171. Et ce n'est pas encore tout…

En effet, le télégramme qui a pour objet de rassurer la famille Quémeneur sur le sort du disparu a été remis à 16 h 35 à Monsieur Hue, employé de la Poste centrale du Havre, le 13 juin. Monsieur Hue dira au juge d'instruction que l'auteur de ce télégramme ressemblait beaucoup à l'accusé Seznec. 

Un autre témoin, enfin, M. Le Coz qui se trouvait à la gare Montparnasse à Paris, à 21 heures, au départ du rapide de Brest, a remarqué un voyageur chargé d'un colis. 

"C'est Seznec !", dira M. Le Coz. Après avoir vu des photographies publiées dans les journaux. M. Le Coz avait accompagné à la gare Montparnasse M. Gadois et son fils qui ont voyagé dans le même compartiment que l'inconnu suspect. M. Gadois et son fils se rendaient à Carhaix. M. Gadois fils avait à l'époque 16 ans. Est-ce qu'il avait lui aussi reconnu dans l'homme à la cicatrice… Seznec ???

"Ils sont venus dans leur side-car... Aussitôt ils m'ont présenté des photos. Impossible de s'y tromper."

P : "Comment elle était cette photo ?"

 

Gadois : "De face. Ils me l'ont présentée de face et de profil. Les photos étaient relativement grandes, j'étais obligé de reconnaître le personnage. J'ai dit tout de suite : c'est le Monsieur qui a voyagé avec nous. Ah oui, parce que quand on voit une figure comme ça couturée, comme il l'avait…"

P : "Il n'avait rien de remarquable à l'œil ?"

G : "Non, son œil paraissait un petit peu plus petit peut-être, il avait des balafres, suite à des opérations qu'il a subies, je sais pas moi… 

Comment Seznec a-t-il pu, si c'est lui, être à Plouaret le 12 juin, au Havre et à Paris le 13, et de retour à Plouaret le 14 ???

L'accusation dira, mais, là, nous citons : "Parti de Morlaix en automobile le 12 juin, vers 19 heures, sous le faux prétexte de se rendre à Tréguier où nulle affaire ne l'appelait, il abandonne sans motifs sa voiture dans un verger appartenant à Mme Jacob à Plouaret. A Plouaret où le rapide 502 à destination de Paris passe à 21 h 57. Arrivé à Paris le lendemain à 7 h 15, c'est-à-dire le 13 juin au matin, Seznec se rend à la gare Saint Lazare prend le rapide du Havre de 7 h 45 qui passe à Rouen à 10 h 50 comme nous l'avons dit. Seznec est reparti du Havre à 17 heures, il est arrivé à Paris Saint Lazare à 20 h 08 et il est reparti de Paris Montparnasse à 21 heures pour arriver le 14 juin, le lendemain matin, à 6 h 43 à Plouaret pour reprendre sa voiture. Il faut bien reconnaître que, en face de ces très lourdes présomptions, Seznec n'offre pas d'alibi valable. 

 

Le comble est que le 6 juillet, des policiers découvrent dans un grenier de la scierie de Seznec, à l'endroit où couchait le chauffeur Samson et cachée derrière un tableau électrique, la machine à écrire achetée au Havre le 13 juin. Il fut prouvé que cette machine avait servi à dactylographier la convention de vente trouvée dans la valise de Quémeneur.

Le procès de Seznec s'est ouvert le 26 octobre 1924 devant la Cour d'assises du Finistère. Il s'est terminé le 4 novembre. Face aux juges et aux témoins, et devant les pièces à conviction, Seznec se replie sur lui-même et fait mauvaise impression. 

…………………….

Alors, Monsieur Kerloc'h, vous étiez huissier en 1924 au palais de Justice de Quimper… Vous avez vécu toute l'affaire Seznec… 

"Oui, j'en ai fait la procédure. C'est à dire en ce qui concerne les témoins, les notifications, et même comme je vous le disais tout à l'heure, j'ai eu chaud parce que la moindre erreur, la moindre faute, n'est-ce-pas, de procédure, et bien ça me serait tombé sur les reins et je n'avais plus qu'à céder mon étude…"

P : "Vous l'avez...naturellement…., comment était-il ???"

K : "Oui, il était en face de moi. C'était un homme maigre mais alors se défendant pied à pied, c'était un homme très fort, très très fort. Voyez-vous quelqu'un qui est innocent bondit quand on l'accuse de quelque chose, mais, lui, il était d'une froideur… Mais ce qui l'a perdu, surtout, voyez-vous, dans les voyous, il y a toujours une faille, chez tous les criminels, il était balafré, il n'a pas eu l'idée de mettre une fausse barbe, alors on l'a reconnu partout…"

P : "ça se voyait vraiment sa cicatrice ?"

K : "Ah oui, très bien, très bien. Il aurait mis une fausse barbe n'est-ce pas… Il a trimbalé sa machine-à-écrire au Havre, je ne sais pas où, moi, alors on l'a reconnu, on l'a reconnu à cause de cette balafre. Et ça lui a été fatal. Oh je crois que l'idée du jury était faite…"

P : "Ils avaient leur conviction ?"

K : "Ah oui ! Je crois, je crois. Moi, j'avais la mienne aussi. Que je m'abstiens de vous la dire parce que je ne suis pas juge. Je ne suis pas juge. D'ailleurs, depuis, il est passé dans l'autre monde, il a eu un autre juge. S'il est innocent, j'espère qu'on lui aura rendu justice mais j'avais mon impression et même ma conviction."

P : "En somme ça vous paraissait impossible qu'il soit innocent ???

K : "A mon avis, oui."

P : "Et l'opinion publique ?"

K : "Evidemment tant qu'on n'a pas trouvé le cadavre, n'est-ce pas… Il disait toujours : "Montrez-moi le cadavre" Tant qu'on n'a pas trouvé le cadavre, on ne peut pas prouver qu'il a tué."

…………………..

M. Francis Gourvil, homme de lettres.

Vous savez, pour moi, ce sera toujours un mystère, la disparition complète du corps de Quémeneur. Mais ce qui a fait la force de Seznec pendant son procès, ça a été la conviction absolue que jamais on ne le mettrait en présence du corps de sa prétendue victime. Il a eu cette réponde têtue jusqu'au dernier moment "on m'accuse d'avoir tué Quémeneur, qu'on commence par me faire voir son cadavre et alors, là, nous pourrons discuter". Et le commissaire Vidal, lui-même, me l'a dit, n'est-ce pas, que jamais au cours de l'instruction ils ont surpris chez lui la moindre défaillance de ce côté-là. Sa réponse, c'était toujours : "Vous m'accusez d'assassinat, faites-moi voir le cadavre de ma victime !". Mais c'est justement parce qu'il était persuadé que jamais on ne le ferait qu'il a eu cette force de caractère jusqu'à ses derniers moments. Qu'en a-t-il fait, ça… Ici dans le quartier de Traon Ar Velin, qui était le sien, que vous trouveriez de nombreuses personnes, des survivants de l'affaire pour vous dire que pendant plusieurs nuits ils ont senti des odeurs de brûlé qui les ont surpris….

Pottecher : Et on n'a pas fouillé les cendres ???

Gourvil : Si. 

P : La police y est allée...

G : On a passé les cendres au tamis pour voir s'il y avait quelque chose, mais on n'a rien trouvé. Alors, il y aura toujours le mystère de la disparition du cadavre qui subsistera...

P : M'enfin tout de même, on suppose que Seznec a ramené dans sa cadillac...

G : Oui…

P : De Houdan et Dreux jusqu'ici, le corps de Quémeneur dans une caisse, m'enfin…

G : Oui, si réellement il l'a ramené à Morlaix, ça on n'en est pas sûr… Parce qu'on a fait également des recherches du côté de Gambais, de La-Queue-Lez-Yvelines...

P : Oui, oui, oui, il était grand Quémeneur ???

G : Non, il était de taille moyenne, il pouvait avoir 1 m entre 65 et 70, il n'était pas grand. Seznec était plus grand que lui.

P : C'est ça.

..................................

P : Est-ce que vous avez souvenir d'un témoignage qui a eu vraiment une grosse influence sur les jurés ???

Monsieur Donnard, en 1924, était l'un des assesseurs auprès du président de la Cour d'Assises de Quimper.

D : Il y avait là, comment dirais-je, une sorte de faisceau de présomptions. Si l'on ajoute à cela que dans la nuit où Quémeneur a disparu, les habitants de Houdan ont entendu une voiture circuler et à plusieurs reprises dans la région des marais de La-Queue-Lez-Yvelines, ça faisait d'ailleurs aboyer tous les chiens du voisinage, on en a tiré la conclusion que, sans doute, il avait précipité le corps dans ces marais des Yvelines qui, parait-il, sont insondables. C'était l'opinion des enquêteurs. Et, le cric ayant disparu, à leur avis le corps avait été ciselé contre le cric et le tout jeté dans les marais. A mon avis, ce qui a été considéré comme le mobile tant par les magistrats que par le jury, c'est que Seznec faisait là une affaire d'argent voulant s'approprier la propriété de Plourivo tout simplement, qui avait, à l'époque, une certaine valeur, ayant pas mal de bois, qui pouvaient intéresser des marchands de bois notamment. Je crois d'ailleurs que Quémeneur faisait plus ou moins le marchand de bois, si mes souvenirs sont exacts...

P : Oui, c'est exact. En somme ce serait pour une simple affaire d'argent que Seznec se serait jeté dans cette effroyable aventure ????

D : En admettant qu'il y aurait eu autre chose et .. Sait-on jamais s'il n'y avait pas autre chose qu'on cache pour des raisons diverses... Il n'en est rien ressorti ni de l'instruction ni des débats.

P : Et il vous parait possible qu'il y ait quand même autre chose ???

D : C'est très difficile à dire, c'est très difficile à dire... 

P : En fait, c'est pas impossible ?

D : Bah non. On ne sait jamais. On ne sait jamais. Mais n'importe comment en prenant votre hypothèse qu'il y ait eu autre chose, cela dit, cela aurait pu diminuer la culpabilité mais ne pas la faire disparaître.

P : Voyez-vous, Monsieur le Président, il y a quand même une question qu'on se pose tout de même, il a été accusé d'assassinat et de faux, je trouve déjà un peu curieux qu'on l'accuse d'assassinat puisqu'on ne trouve pas le corps et ensuite de faux, donc, c'est la peine de mort, ça.... Alors comment se fait-il que les jurés n'ont pas décidé la peine de mort ? Est-ce qu'ils ont eu un doute, est-ce qu'il y a eu quelque chose, croyez-vous, à votre impression, est-ce que vous pensez qu'il y a quelque chose qui a freiné un peu...

D : C'est peut-être parce que, n'ayant pas retrouvé le cadavre ils ont préféré ne pas aller jusqu'à la peine suprême et irréversible.

P : Est-ce que je peux vous demander, Monsieur le Président, tout de même de me dire si c'est possible, de me dire quelle a été votre conviction personnelle dans cette affaire ???

D : Ah ma conviction personnelle est que Seznec était coupable. Il n'y avait pas d'erreur judiciaire, à mon sens. 

P : Pas d'erreur judiciaire ???

D:  Ah non,, ça je suis très ferme.

P : Vous croyez donc que la justice a été normalement rendue, bien rendue, on pourrait dire...

D : Bien rendue...

P : Et que la peine infligée à Seznec était une peine normale pour eux. 

D : Oui, d'accord, d'accord. je crois même que le fait d'avoir donné les circonstances atténuantes n'était pas plus mal. 

..............

Pottecher : Seznec est condamné aux travaux forcés à perpétuité, et beaucoup de gens disent qu'il a échappé de justesse à la guillotine. En fait, le jury écarta, après hésitations, la préméditation. Incarcéré à l'Ile de Ré d'abord, Seznec fait ensuite partie d'un convoi pour la Guyane. C'est au bagne qu'il apprendra en 1927 la mort de sa fille aînée, Marie, qui était entrée au carmel. Minée par la tuberculose et les privations, elle meurt à 19 ans. En novembre 1930, à l'hôpital Beaujon, à Paris, Marie-Jeanne, sa femme, meurt à son tour. Et le voici, lui, marqué par la déchéance. 

Nous avons voulu en avoir le cœur net.

Au Palais de Justice de Quimper, nous avons remué ces papiers poussiéreux qui retracent le destin d'un homme. 

Nous sommes arrivés à des conclusions...

Vous jugerez...

Premièrement, si Quémeneur a pris le train en quittant Seznec, ce ne peut être qu'à Dreux, à 21 h 56. Le dernier train au départ de Houdan était à 20 h 15. 

Il est étonnant, d'autre part, que Quémeneur ait inscrit sur son carnet trouvé dans la valise du Havre des prix de billets de chemin de fer qui ne sont pas conformes à la réalité. Les prix marqués sur le carnet sont bien ceux du tarif, mais ils ne comportent pas les taxes locales spéciales. 11 F 40 Dreux/Paris, 31 F 75 Paris/Le Havre au lieu de 11 F 85 et 32 F. 

Quant au télégramme du Havre, au premier examen, il se révéla suspect. Les experts n'eurent aucune peine à démontrer que l'écriture n'était pas celle de Quémeneur mais une maladroite imitation. Certains de ces experts allèrent même jusqu'à affirmer que l'imitateur n'était autre que Seznec. 

Reste la convention de vente de la propriété de Plourivo. 

Primo, elle a été dactylographiée remarquablement bien au moyen de la machine Royal 434080 achetée par Seznec au Havre le 13 juin. Or elle porte la mention manuscrite "Fait double à Landerneau le 22 mai 1923". Donc, cette convention n'a pas été faite à la date indiquée. 

Secundo, l'expert Samaran déclare : "En ce qui concerne les mentions manuscrites elles offrent des hésitations, des tremblements, des traces de reprise, des ligatures mal rajustées, elles sont exactement le contraire d'une écriture naturelle". Certains experts ont affirmé que les trois lignes manuscrites ont été décalquées sur l'acte de vente d'une voiture par un nommé Le Verge à Quémeneur. 

En dépit des affirmations des experts, on ne peut tenir pour certain que Seznec soit l'auteur de ces faux. On a très peu parlé au procès des opérations commerciales de Quémeneur et de Seznec. Elles ont pourtant existé. Certains pensent même qu'elles sont à l'origine de la disparition du conseiller général Quémeneur. La vente de l'automobile dont je vous avais parlé n'a pas eu lieu, la machine ayant été vendu à un particulier américain avant l'adjudication. 

"Monsieur, la voiture Cadillac Torpedo de Luxe que nous avons à vendre est en parfait état sous tous rapports. Livrée en France en mai 1918, nous l'avons achetée à la liquidation des stocks en avril 1920."

Sans doute Seznec et Quémeneur se sont livrés à des opérations commerciales peut-être suspectes. Pour le reste, tout ce dossier tel que le présente aux jurés l'accusation est accablant pour Seznec. Et pourtant, l'affaire n'en resta pas là...

Un modeste juge de paix, Victor Hervé provoqua une campagne de presse favorable à Seznec. L'opinion publique alors se retourna soudain prenant le parti du bagnard. 

C'est à Traou-Nez en Plourivo, dans la propriété même qui faisait l'objet de la convention de vente, que devait rebondir l'affaire Seznec. Victor Hervé, juge à Pontrieux, avait recueilli pendant le procès de Seznec les déclarations d'un groupe de marins qui draguaient du sable dans le Trieux. Madame Bosser, présidente de la Ligue des Droits de l'Homme du Finistère nous rapporte ce témoignage.

Mme Bosser : "Nous allions draguer du sable cette nuit-là. La marée était haute et nous attendions qu'elle baisse, nous nous reposions, il n'y avait donc pas de bruit, et tout d'un coup dans le calme de la nuit, nous avons entendu un bruit de discussion. Peu après, nous avons vu marcher sur la grève, en plusieurs endroits différents, nous avons reconnu au moins trois silhouettes, dont deux hommes et une femme. Et, un coup a claqué comme un coup de revolver. Peu après, c'est une voix de femme qui nous a hélés "Venez prendre des cigarettes". Aucun de nous n'a répondu. Puis, une dizaine de minutes peut-être après, dans la direction du pont de chemin de fer, derrière le manoir de Traou Nez, il y a eu un autre coup de feu. Il y avait, nous l'avons remarqué, une lumière dans une des fenêtres à gauche du château, et peu après le deuxième coup de feu, cette lumière s'est éteinte. Et aucun bruit n'a troublé le reste de la nuit. 

Pottecher : Nous avons vu ces lieux sinistres. On comprend qu'ils aient échauffé l'imagination du juge Hervé au point qu'il en vint à jeter la suspicion sur des proches de Pierre Quémeneur. 

Mme B : Donc, le juge Hervé a remis son procès-verbal au procureur de la République de Guingamp en lui demandant de le transmettre parce que transmis par la voie hiérarchique cela aurait un caractère plus officiel, plus autorisé, et il attendait, pendant le procès, qu'on fasse mention de son procès-verbal puisque chaque matin le président des Assises lisait des lettres anonymes, des cartes postales, tout ce qui arrivait au palais et il a dit que Seznec était condamné et qu'on n'avait pas fait mention de son procès-verbal. 

P : Mais vous êtes sûre qu'on n'a pas fait mention de son procès-verbal ???

Mme B : On n'a pas fait de son procès-verbal. Je suis affirmative. Nous l'avons dit sur toutes les tribunes publiques de France pendant des années, on ne nous a jamais porté le démenti.

Victor Hervé abandonna sa charge et consacra le reste de sa vie à la réhabilitation de Seznec. Sous son impulsion, alors que Seznec est toujours à La Guyane, une généreuse campagne est menée dans toute la France. Y participèrent les personnalités les plus éminentes de la presse, du cinéma et de la littérature. Parmi ces fidèles de Seznec, au premier rang, Jeanne, sa fille, puis Mmes Bosser, Claude Sylvane, nos confrères, Maurice Privat, Morvan Lebesque, Pierre Sire, Armand Gatis et tant d'autres….

Il y a 20 ans, en mai 1947, le vieux Seznec, gracié, débarque au Havre. 23 ans auparavant, il avait dit à ses juges : "Vous me dites que je suis allé au Havre, je n'y ai jamais mis les pieds". Il retrouve sa famille, sa fille, ses amis, et Victor Hervé. Le visage de Seznec est devenu aussi attachant qu'il avait été rude et rebutant jadis. La campagne pour la réhabilitation s'intensifie. Le vieux Seznec apprend l'art d'être grand-père. La paix semble revenue pour lui. Malheureusement, un accident va abréger sa vie. Il meurt en 1955. Il est inhumé au cimetière de Plomodiern, son village natal.

Tout est étrange dans l'affaire Seznec et peut-être surtout ce rêve qui lui fit dire à sa fille : "Le corps de Quémeneur est près d'une fontaine à Plourivo". Journalistes, policiers, juges assistèrent alors à des fouilles dans le sol de Traou-Nez. Jeanne s'en mêla. Rien n'avait ébranlé sa foi dans sa conviction que seule une machination avait pu aboutir à la condamnation de son père.

Jeanne Seznec : "C'est que maman a été appelée chez le juge d'instruction, pour être entendue à Brest. Elle s'est donc déplacée de Morlaix jusqu'à Brest. Angèle, on l'a mise dans le salon qui était derrière la maison"…

Pottecher : Angèle, c'est-à-dire la bonne.

JS : C'est à dire la bonne. Elle était dans le salon avec un policier et Albert, mon petit frère, il était en train de manger son pain dehors, tout triste, sa maman étant partie, et, Bonny est venu, parce qu'il le connaissait bien Bonny, il lui a donné une de ces claques et il lui a dit : "Va manger ton pain dans le bureau de ton père !" 

P : Mais pourquoi est-ce que Bonny lui a donné une claque ???

JS : Parce qu'Albert trainait autour de l'usine. Quand maman et Angèle... Maman est rentrée de Brest le soir, après 5 heures, je crois, on lui a dit : "Alors femme Seznec vous reniez le fonds, regardez ce qu'on a trouvé, on a trouvé cette machine à écrire…" Elle a dit "ça je ne l'ai jamais vu !" et mon petit frère était présent et Angèle. Alors Albert a tiré sur la manche à maman, et il a dit : "Maman, j'ai vu moi…" "Tais-toi, tais-toi", Elle l'a envoyé promener. Et quand les policiers sont partis, il a dit "Mais moi j'ai vu…" Il y a un escalier de fer qui monte dans l'usine jusqu'en haut et il a vu les deux policiers, il a vu deux messieurs qui portaient un gros paquet et dans l'autre qui soutenait par derrière ce paquet pour le monter.

Maman lui a dit : "A quelle heure as -tu vu ça ?" "Oh maman tu venais de partir !" Et c'est le même paquet qu'ils ont descendu.

P : En somme, d'après Albert... 

JS : C'est les policiers qui l'ont mis. 

P : C'est les policiers qui ont apporté la machine et quand ils ont fait la perquisition, ils ont trouvé la machine et ils l'ont emportée. 

JS : Alors maman a dit ça à l'avocat tout de suite, elle a fait appeler l'avocat et l'avocat a dit : "On ne croira jamais un enfant !" Ce qui fait qu'Albert n'a pas été entendu aux Assises, mais il l'a dit et il a donné les précisions de ce qu'il avait vu de ses yeux d'enfant.

Pottecher : Jeanne croit, aujourd'hui encore comme de très nombreux partisans de la révision du procès de Seznec, que le policier Bonny fut l'auteur d'une double machination.

Premièrement, c'est Bonny qui aurait apporté chez Seznec à Morlaix pour la trouver ensuite la machine à écrire achetée au Havre.

Deuxièmement, c'est Bonny qui, grâce à une véritable équipe de faux témoins, aurait entièrement monté l'affaire du Havre. C'est-à-dire, les allers retours en chemin de fer, l'achat de la machine à écrire et l'envoi du télégramme Quémeneur.

En 1923, Bonny n'était qu'un jeune et modeste inspecteur de police auxiliaire. 22 ans plus tard, on s'en souvient sans doute, Bonny sera fusillé pour trahison et collaboration avec la Gestapo.

Madame Bosser : Il y a énormément de personnages, énormément...

P : Il y a le fameux Georges Hainaut...

Mme B : Georges Le Hainaut dit Jo la terreur...

P : Mais vous savez très bien que ce n'est pas lui… Vous savez bien qu'on a dit que c'était pas lui...

Mme B : Moi, je crois que c'est lui… Parce que les indicateurs ont des identités très difficiles à établir. Ils ont plusieurs orthographes à leurs noms, plusieurs domiciles, plusieurs métiers quelquefois...

P : Et quel rôle aurait-il joué dans cette histoire ? Il aurait dénoncé Seznec au Havre ?

Mme B : Georges Le Hainault qui aurait soi-disant vu Seznec dans le train entre Rouen et Le Havre et qui l'aurait remarqué à sa paupière clignotante.

P : Oui mais remarquez qu'il n'était pas seul, il y en avait un autre qui était avec lui.

Mme B : Il y avait Legrand avec lui, un nommé Legrand avec lui. Ils sont venus aux Assises et j'ai lu dans le dossier des Assises, Seznec se met en face d'eux et dit : "Enfin, qu'est-ce que vous avez tous à m'accuser ??? On dirait que vous êtes tous de la même boîte !" Il doutait pas Seznec. C'étaient des indicateurs, bien sûr. Georges Le Hainault était un indicateur ami de Bonny...

P : Ami de Bonny ?

Mme B : Ami de Bonny dont il a recueilli les enfants quand Bonny fut fusillé après la guerre.

……………………….

André Cayatte : Il y avait en Bretagne des stocks américains qui avaient été constitués par l'armée américaine en prévision d'une guerre qui devait durer et jamais finir...

Pottecher : Monsieur André Cayatte, cinéaste...

AC : Et en particulier dans le Finistère, il y avait entassés des stocks de voitures Cadillac neuves. Des commissions avaient été constituées pour établir des lots, en particulier définir les critères qui faisaient qu'une voiture était considérée comme d'occasion ou neuve. Le critère il était tout simple : était considérée comme voiture d'occasion toute voiture à laquelle il manquait une pièce. Or, une bande de garagistes et de truands, parce que c'est ça, c'est une histoire de truands, installés aux abords de la Porte Maillot, à travers certains membres des commissions, par exemple Quémeneur qui était président d'une de ces commissions, avaient accès au camp, pénétraient dans le camp, prélevaient sur les voitures une pièce qu'ils amenaient chez eux, puis, on prenait la liste des voitures auxquelles manquait une pièce, les voitures étaient affectées à la catégorie "voitures d'occasion", on les vendait comme telles, pour rien ou presque, les types en question les rachetaient, remettaient la pièce, et avaient des voitures neuves. 

P : C'est très simple mais il fallait y penser.

AC : Donc, sur cette affaire des stocks américains s'est greffé un scandale financier et politique puisque les gens qui constituaient les commissions, les présidents de ces diverses commissions, tous ceux qui avaient accès à ces stocks, étaient des hommes politiques, comme Quémeneur qui était conseiller général du Finistère….

P : Ainsi les partisans de la révision soutiennent deux thèses.

Premièrement l'existence d'une organisation criminelle montée autour d'un trafic de voitures américaines, ce qui peut expliquer la disparition de Quémeneur.

Deuxièmement l'existence d'une machination imaginée par Bonny pour orienter sur Seznec l'attention de la justice. 

Alors, qui a raison ? Nous avons été obligés d'écarter des faits, des renseignement, des événements qui ne rentraient pas dans le cadre très strict du cas Seznec. Nous remercions néanmoins tous ceux qui nous ont écrit. Et il nous reste à présent à poser quelques questions à quelques-uns de ceux qui ont été amenés à réfléchir sur cette affaire.

Premièrement, oui ou non Seznec est-il l'assassin de Quémeneur ?

Maître Jaffré : "Je pense à travers tout le dossier que l'accusation n'est jamais arrivée à établir d'une façon certaine la préméditation. Donc, force est de convenir qu'à ce moment-là, il y a eu une discussion entre les deux hommes. Peut-être qu'après tout, est-ce que Quémeneur a reproché à Seznec l'état dans lequel se trouvait la voiture, en lui disant tout simplement "Et bien dis donc si c'est la voiture que nous allons vendre aux Soviets, s'ils l'essaient demain matin, ils ne vont pas être très satisfaits. Et cette affaire mirobolante, cette affaire à laquelle nous tenons tant, qui devait nous rapporter un pactole, que va-t-elle devenir ?" Et puis il y a des tas d'autres hypothèses. Mais je crois très sincèrement que les deux hommes se sont disputés. Un mot en amène un autre. Comme je vous l'ai dit il y a quelques instants, ils étaient très fatigués, très nerveux, moi, je ne suis pas loin de penser - mais tout cela n'est bien sûr qu'hypothèse - que Seznec a frappé son camarade au cours d'une discussion. C'est une affaire, à ce moment-là, banale. Qui ne justifie pas le retentissement qu'elle a eu par la suite. Si Seznec s'était présenté très spontanément le lendemain matin à la gendarmerie de Houdan ou de La-Queue-Lez-Yvelines, en disant : "J'ai eu une discussion au cours de la nuit avec l'un de mes amis et je l'ai frappé, il en est mort", l'affaire Seznec serait terminée depuis longtemps... Encore une fois c'est une affaire absolument banale, comme on en juge des dizaines chaque année en France, qui se termine par une peine de prison avec sursis quand ce n'est pas par l'acquittement de l'accusé."

……………………..

Le président Philippe Lamour :

"On en peut pas exclure que si Seznec savait que Quémeneur allait s'en aller en Amérique, il avait dit en Union Soviétique pour une affaire de Cadillacs qui est restée obscure. On ne peut pas exclure l'idée que les deux hommes étaient d'accord, l'un pour disparaître dans des conditions qui n'ont pas été précisées comme disparaissent nos 40.000 disparus annuels, et que Quémeneur, en contrepartie, lui avait dit : "Je te laisse la propriété, donne-moi l'argent !" Et donc Seznec savait qu'il ne reviendrait pas, ce qui ne veut pas dire qu'il l'a assassiné, mais il savait qu'il ne reviendrait pas. Ce qui expliquerait, que c'est avec une certaine sécurité qu'ensuite, il aurait rédigé cet acte dont il était convenu."

………………...

Monsieur André Cayatte.

Pottecher : Mais vous ne trouvez pas étrange tout de même que Seznec n'ait jamais parlé d'une disparition volontaire ???

AC : Mais je crois qu'il n'a rien compris à sa propre affaire. Moi, je l'ai vu, je l'ai vu longuement. A son retour du bagne, il est venu préparer le film, longuement, j'ai même tourné un certain nombre de petites séquences avec lui, c'étaient beaucoup plus des essais d'ailleurs que des séquences proprement dites, et je l'ai vu pendant trois mois. Je peux dire qu'à la fin, au bout de ces trois mois, c'est moi qui lui racontais sa propre histoire. Cette histoire, il n'y a rien compris et je suis convaincu que si on s'est acharné sur lui, c'est dans la mesure justement où il n'était pas capable de comprendre cette histoire. Jamais on ne l'aurait pris comme bouc émissaire si on avait pu croire qu'il ait suffisamment de subtilité, d'intelligence ou de connaissances des bas fonds de cette histoire, jamais on l'aurait fait. Ils ont fait ça et on l'a choisi parce qu'on a pensé qu'il était tout désigné par sa candeur. Car c'était un personnage roué et candide.

P : Roué et candide.

……………………..

Deuxième question :

Que valent les mobiles invoqués par l'accusation.

Maître Michel Vilar, du barreau de Paris, membre du conseil de l'ordre :

"On a prétendu que Seznec avait imaginé l'histoire des Cadillacs pour emmener son ami Quémeneur à Paris, le tuer en route, de façon à s'emparer d'une propriété importante que Quémeneur avait à Traou-Nez en Plourivo. Alors, là, je crois que nous sommes dans la plus parfaite invraisemblance. Car on n'imagine pas que quelqu'un qui veut se livrer à cette machination, parte le 25 mai de Bretagne pour se rendre à Paris, sans avoir pris les précautions de s'assurer à l'avance du titre qui lui permettra de réaliser son but, c'est-à-dire d'obtenir la propriété en question. Or, d'après l'accusation elle-même, Seznec est parti le 25 mai de Bretagne, a tué Quémeneur en route, et, ce n'est que le 13 juin que Seznec a commencé de se procurer les éléments qui lui auront permis de se livrer à cette machination qui, normalement, aurait du aboutir au transfert de la propriété. Tout ça, Monsieur Pottecher, moi, ça me choque, car je n'imagine pas que, en-dehors de la présence de Quémeneur, Seznec ait pu aboutir, ait pu réussir sa machination. Il fallait bien que Quémeneur soit vivant car si Seznec avait présenté aux héritiers un acte de vente d'une propriété importante pour 35.000 Francs, acte de vente qui, par-dessus le marché, s'est avéré, paraît-il, être un faux. Les héritiers l'auraient contesté et il n'aurait pas réussi."

………………………..

Troisième question :

Quel a été le rôle de Bonny ?

Le commissaire divisionnaire honoraire Buchet :

Bonny n'a pas joué un rôle essentiel dans l'enquête Seznec. Il a joué le rôle d'un inspecteur. C'est l'inspecteur normal qui écrit sous la dictée du commissaire de police. Qui porte la serviette - à ce moment-là, l'inspecteur portait la serviette du commissaire - maintenant ça ne se fait plus. A cette époque-là, ça se faisait. L'inspecteur participait rarement aux interrogatoires, il pouvait, avec le commissaire de police, quand il voyait un point faible poser une petite question, mais c'était insignifiant. Toute l'enquête était menée par le commissaire de police, qui était Vidal, n'est-ce pas, alors Bonny ne jouait aucun rôle dans l'affaire, il n'a jamais joué aucun rôle dans l'affaire. 

………………..

Monsieur Klein, journaliste à Brest :

Bonny était un inconnu. Il aspirait sans doute à faire carrière dans la police, et j'ai l'impression qu'il s'est servi comme un tremplin de l'affaire Seznec qui était pour lui une aubaine inespérée pour se mettre en valeur. Il s'est rendu compte, à ce moment-là, qu'il importait de charger le dossier. Il fallait rapidement, s'il ne voulait pas voir l'affaire craquer mettre à la charge de Seznec un certain nombre de faits qui seraient en mesure d'emporter la décision et de permettre l'arrestation et ensuite…

……………..

Quatrième question :

Plusieurs personnes ont dit avoir rencontré Quémeneur après le 25 mai 1923, jour supposé de sa disparition. Que faut-il en penser ?

Maître Ariane Vilar :

"Vous avez eu Monsieur Lajat. Qui a déclaré avoir vu Quémeneur et l'avoir reconnu. Non seulement à l'instruction mais aussi aux Assises, on s'est acharné sur la moralité de M. Lajat. On a trouvé qu'elle était parfaite. Mais on a trouvé qu'il était myope. Et vous allez voir qu'il est assez curieux que les témoins de la survie de Quémeneur sont en général des myopes. Ce qui est amusant, c'est qu'on a fait le même reproche à un témoin qui me paraît important en ce qui concerne la survie possible de Quémeneur, c'est M. Danguy des Déserts. Qui est notaire, qui connaît très bien Quémeneur, qui a l'habitude de le voir très souvent, et qui affirme avoir vu Quémeneur en gare de Rennes, entre le 26 et le 29 juin (NDLR ?????) Il situait cette date car il était passé par Rennes entre le 26 et le 29 pour se rendre, je ne sais plus, à la communion de quelqu'un de sa famille. Il a affirmé avoir parfaitement reconnu Quémeneur et dire ce n'est pas un sosie car il m'a salué, Quémeneur, et il m'a salué avec le geste habituel, en portant sa main à sa tête, c'est-à-dire avec le salut militaire. Il a été affirmatif à l'instruction, il l'a été bien plus encore aux Assises. Et quand on a essayé de lui dire : "Mais, vous, M. Danguy des Déserts, vous êtes myope également.." Il a répondu : "Mais je porte des lunettes. Je vois comme tout le monde alors dites tout de suite que je suis fou ou gâteux."

Alors ce qu'il y a d'extraordinaire en ce qui concerne les témoins de la défense, c'était que sur un témoin qui était Le Her et qui a été torturé aux Assises, il est très curieux que, dans les dossiers, on puisse voir les enquêtes mais poussées mais complètes mais nombreuses qui ont été faites sur ce témoin pour essayer de le démolir alors qu'on n'a pas été capable de retrouver le ou les personnes supposées qui auraient pu taper le fameux acte de vente puisqu'on a écarté la possibilité pour Seznec de taper lui-même l'acte de vente."

………………...

Dernière question :

Qui a dactylographié la convention de vente de Plourivo ?

M. Francis Gourvil, homme de lettres à Morlaix:

"Je crois en effet que vous avez raison de ce côté-là. Connaissant suffisamment Seznec pour savoir qu'il ne pouvait pas taper d'une façon parfaite à la machine, ça m'a longtemps intrigué… je me dis ça ne doit pas être Seznec qui l'a fait. On ne m'a jamais parlé d'une complicité dans la question, mais je crois que - sans en avoir la preuve - il avait au moins deux amis avec lesquels il était en relations assez constantes d'affaires ici sur la place de Morlaix, dont l'un au moins aurait pu lui servir de dactylographe en l'occurrence…"

Pottecher : Cette dernière question n'a pour ainsi dire pas été posée il y a 43 ans lorsqu'on a jugé Seznec, elle avait pourtant son importance, cette question. On s'est également assez peu soucié de la perquisition illégale qui fut opérée chez Seznec en l'absence de Mme Seznec. Perquisition au cours de laquelle un policier - qui n'était pas Bonny - découvrit la machine à écrire Royal qui servit à dactylographier la convention de vente de Plourivo  On a beaucoup parlé des dollars que les Seznec avaient gagné pendant la Première Guerre Mondiale, à Brest, en lavant le linge des soldats américains. Nous ne savons pas si Seznec - comme il l'a dit au juge d'instruction - a donné à Quémeneur tous ses dollars pour payer, en plus de ce qui était porté sur la convention de vente, la propriété de Plourivo. 

Enfin, on a peu parlé des opérations financières de Seznec et surtout de Quémeneur. Quémeneur n'a-t-il pas été tué à Paris au cours d'un règlement de compte entre trafiquants ? C'est une hypothèse qui a été émise par Monsieur Claude Bal et également par Monsieur André Cayatte.

On est très troublé aussi par le fait que la police n'a jamais réussi à fournir des indications satisfaisantes sur l'identité de la personne qui déposa la valise de Quémeneur le 20 juin 1923 dans une salle d'attente de la gare du Havre. Cette valise a été repéchée "de la mer" comme tenta de l'expliquer le juge Hervé. 

Elle a été repéchée par qui ?

Sans doute les explications du juge Hervé ne sont pas absolument satisfaisantes, elles sont confuses, elles sont embrouillées, mais y a-t-il d'autres explications ???

Pourquoi n'a-t-on pas cherché ?

Quant aux coups de feu de Plourivo, dont a parlé Mme Bosser, est-ce que c'est une bonne ou une mauvaise piste, nous n'en savons rien, mais ce que nous savons c'est que les jurés n'en ont pas eu connaissance et nous savons aussi que, quelques années plus tard, ce sont les jurés eux-mêmes qui ont demandé la révision du procès, comme en témoigne le document que vous allez voir maintenant...

Voilà qui prouve que les jurés ont réfléchi au fait qu'ils avaient condamné un homme au bagne à perpétuité pour un meurtre qui n'a jamais été prouvé, puisqu'on n'a jamais pu prouver que Quémeneur était mort. Seznec, jusqu'à son dernier souffle, s'est défendu d'avoir tué Quémeneur. Et pourtant, il y a des faits, des faits incontestables, rappelons-les : la disparition de Quémeneur, la découverte de la valise, les variations de Seznec, l'existence des faux, les témoignages de Plouaret et du Havre….

A partir de ces faits, les jurés, un juge qui n'a pas participé aux délibérés nous l'a dit, donc les jurés ont acquis l'intime conviction que Seznec était coupable de meurtre et ils l'ont ainsi condamné. Mais, ces faits, que personne ne conteste, étaient-ils suffisants pour envoyer au bagne à perpétuité un homme...

Je vous le demande...

Ce verdict est-il conforme à l'idée que vous vous faites de la justice ???

…………………….

"L'émission rencontre une grande audience, réveille la Bretagne, suscite un abondant courrier et entraîne logiquement une nouvelle hypothèse. Celle de "l'homme sans tête" , trouvé au Puits-Gallo à Sion-les-Mines en Loire-Atlantique…." écrit Michel Pierre (cf les pages 209 à 212 de son ouvrage).

C'est une bonne émission dans son ensemble.

Bonheur que d'entendre et de voir Me Jaffré et André Cayatte.

Tristesse de voir à quel point Jeanne Seznec était malade. Ses pleurs continuels frisent l'hystérie.

Tristesse aussi de découvrir une étrange Madame Bosser et sa mauvaise théorie du complot. Et de lire les inexactitudes qu'elle balance...

La dernière question de Frédéric Pottecher laisse la porte ouverte à une réhabilitation du bagnard Seznec.

Liliane Langellier

Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article