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Affaire Seznec Investigation

Le blog de Liliane Langellier. Premier blog sur l'affaire Seznec. Plus de 700 articles.

Affaire Seznec. Récit. Jenny Quémeneur nous raconte le parcours de la valise jaune...

- C'est aujourd'hui le jour des morts, et la femme Quemeneur n'a pu aller prier sur la tombe de ce frère bien-aimé. Je songe à ce grand chrétien qui était votre victime, Seznec, et je vous dis : puisse Dieu, après l'expiation, vous pardonner !
Me Alizon. Plaidoirie procès Seznec.

Je le sentais...

Oui, je le sentais...

Ce dimanche de Pentecôte, je n'arrivais pas à me réjouir.

Même les invocations à l'Esprit-Saint  n'ont pas eu raison de mon trouble.

De plus...

Il a fallu que ce sale Seznec téléphone le lundi soir.

Quel culot !

Alors que nous étions tous en famille.

Je ne l'aime guère ce Morlaisien.

Et, Dieu me pardonne ce jugement, je le pense être une fripouille.

Toujours aux aguets pour se faire trois sous.

Pierre a tenté de me calmer, mais rien n'y a fait.

Pourtant Jean n'a mesuré ni ses efforts ni son temps à tenter de le dissuader de traiter avec ce type.

Tout le monde sait à Landerneau qu'il est au bord de la faillite.

Il a quand même réussi à extorquer 15.000 francs à Pierre, en lui refilant une voiture Cadillac sans âge.

La fameuse intuition féminine allumait toutes mes petites lumières rouges...

Qui clignotaient encore et encore...

Mais, à part prier, que pouvais-je donc faire ?

Je me suis rongée les sangs quand mon frère est parti le rejoindre à Brest.

Mais ce n'était que le début d'une longue suite de catastrophes qui a durement éprouvé ma famille.

Jean a été mis en demeure de rembourser fissa le prêt de 100.000 francs octroyé par Pierre pour monter son étude de notaire à Pont-L'Abbé.

Tout cet argent pour quoi ?

Pour quelle affaire véreuse ?

Je sais que Pierre a envie d'une meilleure situation. Un situation qui l'établirait ici, dans son pays. Dans sa province. Dans sa ville.

Une banque ?

Pourquoi pas ?

Il est toujours très discret sur ses projets.

Mais, là...

Les voilà revenus tous deux de Brest et Pierre qui veut garder Seznec à dîner.

J'ai fait dire que j'étais souffrante.

Mais le pire m'attendait.

Mon frère devait m'annoncer qu'il avait décidé de partir pour affaires à Paris.

Avec son cher Guillaume.

J'en ai pleuré en faisant sa valise.

Je ne laisse pas notre bonne Pélagie s'en occuper. C'est moi et moi seule qui veille sur lui.

En a-t-elle fait des voyages cette valise jaune.

Oh pas prétentieuse pour deux sous.

Mon frère déteste les signes extérieurs de richesse. Il trouve que cela sent le parvenu. La pire espèce.

Me voilà donc à pleurer dans la valise jaune.

J'y ai pourtant mis tout mon coeur.

Je me suis appliquée à ne rien oublier : une chemise, trois cols, une cravate, une serviette de toilette, quatre mouchoirs, deux paires de chaussettes, une brosse à habit et son plus beau costume.

Le gris qui est encore tout neuf.

Et voilà mon Pierre qui claque joyeusement la porte jeudi matin, pour prendre le train de 8 heures 35. Destination Rennes.

Il m'embrasse en me disant "Pas de soucis, je serai de retour pour la noce de Perrine. Je t'ai laissé 200 francs pour la routine. Je t'appelle."

Je vois encore cette sale valise jaune se balancer au bout de son bras.

Jean m'a tout de suite appelé.

J'étais en larme.

Je suis allée en parler derechef à mon père spirituel.

Mais je connais d'avance sa réponse : foi, prières et confiance.

Cette valise jaune...

Diabolique...

J'ai dû attendre le 25 juin pour la récupérer.

Et dans quel état !

Je n'ai pas pipé mot mais je connais tout son parcours à cette sale valise.

Cette petite demoiselle Conogan l'a bel et bien vue dans la voiture du Morlaisien le samedi 26 au matin.

Avec tout ce qui a été écrit et que j'ai lu, je peux vous le refaire son parcours, les yeux fermés.

Donc, le samedi 26 mai au matin : La Queue-les-Yvelines.

Puis Morlaix, arrivée lundi le 28 mai au matin sur le siège arrière de la Cadillac.

Planquée dans la scierie.

Et hop la voilà repartie dans le train de Paris portée par Seznec le vendredi 1er juin au soir.

Là, la consigne à Paris, en gare Montparnasse.

Pas vu. Pas pris.

Il est malin le gars Seznec, mais je le suis aussi.

Lisez-moi bien, tout colle !

Le 13 juin : voyage de Seznec au Havre via Plouaret.

Là, il n'a pas de valise.

Tous les témoins sont formels.

Car il la récupère à son arrivée à Montparnasse et l'emmène avec lui au Havre.

Seznec connaît bien Paris et il peut, sans problèmes, passer rapidement en métro d'une gare à l'autre.

Ce témoin, ce Monsieur de Hainault, un homme bien poli, lui, il l'a bien vu dans le porte bagages au-dessus de la tête de ce voyou.

Le Havre. Autre gare. Autre consigne.

Elle y restera jusqu'au 20 juin.

Où on la retrouvera miraculeusement.

Histoire de nous faire croire que Pierre est parti pour les Amériques.

Quand ils me l'ont donnée à reconnaître, je suffoquais, mais, cette fois, ce qui, dans mon cas, n'est pas coutume, de colère.

Pis que tout...

Cet horrible maître de scierie a volé les papiers de mon frère - ceux qui étaient dans la petite pochette - pour tenter de récupérer le chèque de Me Pouliquen à Paris. Le 2 juin.

Et...

Pour faire plus crédible...

Il trimbalait la valise jaune en bagage à main.

Heureusement sa manoeuvre a échoué.

Celle du faux télégramme, envoyé le 13 juin du Havre, a échoué aussi.

Comment cet homme, qui se dit catholique, ose-t-il se vautrer ainsi dans le mensonge ?

..........................

Le Matin du 19 octobre 1924

Non........

La prière ne suffira pas à effacer tout ça.

Le procès a été si éprouvant avec la femme Seznec et sa bonne qui se sont conduites comme des mégères.

Mais j'avais promis de tenir.

Maintenant...

C'est fini.

Je peux aller rejoindre mes soeurs.

Dans le grand calme de Dieu.

Et prier chaque jour pour la belle âme de mon frère.

Foutue valise !

 

Jenny Quémeneur.

Sous la plume de Liliane Langellier.

 

NDLR :
Jenny Quémeneur née le 11 avril 1883 à Commana.

Entrée dans les ordres à Notre Dame de Bonne Garde à Sainte Anne d'Auray  le 27 avril 1929

Réception de l'habit monastique, six mois plus tard                   le 28 octobre 1929
Vœux temporaires comme tourière deux ans après, donc en 1931. 
Vœux simples perpétuels cinq ans après                                   le 3 novembre 1936.
 
La communauté cistercienne de Sainte Anne d'Auray fut transférée le 30 septembre 1953 à Campénéac.
 
C'est là que Soeur Marie du Sacré Coeur a été rappelée à Dieu le samedi 27 décembre 1969.

 

Ouest-Eclair du 26 juillet 1923

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