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Affaire Seznec Investigation

Le blog de Liliane Langellier. Premier blog sur l'affaire Seznec. Plus de 700 articles.

Du grand au petit écran... Peut-on filmer l'affaire Seznec ?

2. ''L'innocent mal assuré''

''L'innocent mal assuré'', tel est le titre d'un article d'Alexis Danan (Paris-Soir, 15 décembre 1933, cité par Michel Pierre, p. 127). C'est en effet l'impression qui se dégage du téléfilm d'Yves Boisset. Quelles que soient les faiblesses des propos du cinéaste dans l'entretien analysé précédemment, l'oeuvre n'est en effet, et en fin de compte, ni à charge, ni à décharge. Peut-être est-ce là un effet des ''influences'' divergentes, voire contradictoires, exercées sur Boisset par Denis Langlois, parfois cité comme co-scénariste, et par Denis Seznec, que Boisset évoque dans ses entretiens avec Danièle Heymann.

 

Ne pas bouder son plaisir

Je le dis d'emblée ; j'aime bien ''le Boisset''. Les inexactitudes, les à-peu-près, les silences même, dont il sera question plus loin, n'y peuvent rien. Un seul exemple : le voyage vers Paris des deux compères a été filmé sur des chemins de campagne ou de forêts, alors que la RN12 de l'époque devait quand même être un peu plus ''roulante''. On pouvait même, sur certains tronçons, y circuler à une vitesse de 100 km-heure (Michel Pierre, p. 39). Mais qu'importe : quand la vieille américaine se déglingue, quand Quemener – Jean Yanne refuse d'ôter son pardessus et que Seznec – Christophe Malavoy doit tomber la veste pour plonger les mains dans le cambouis du moteur, ''on y est''...

 

 

Dès le générique... mais c'est anecdotique…

L'amateur d'exactitude géographique – sur fond de premier interrogatoire de Seznec – ne trouvera pas son compte. Car c'est bien le 36 quai des Orfèvres – la célèbre ''Tour Pointue'' qui figure ici, et non le siège de la Sûreté, au 11 rue des Saussaies... Ne valait-il pas mieux, en effet, filmer un bâtiment emblématique (les mânes de Maigret ne sont jamais loin), plutôt que l'immeuble anonyme du huitième arrondissement de Paris ?
 

 

 Les noces d'Émile Petitcolas

À l'été 1916, Marie-Anne Seznec épouse Émile Petitcolas. Elle est née en 1875, lui a cinquante et un ans. Jacques Spiesser, l'acteur qui joue le rôle de Petitcolas, en a quarante six, La mariée, elle aussi, ''fait plus jeune que son âge''. Ce mariage eut lieu à Paris, mais on assiste, dans le téléfilm, à un banquet campagnard dans une cour de ferme bretonne, aux accents d'An Alarc'h (Le Cygne, chant traditionnel parfois considéré comme ''hymne patriotique breton'',

C'est l'occasion de mettre directement aux prises le journaliste, qui lève son verre, non pas ''à la victoire'', mais ''à la fin de la guerre'', et Guillaume. Car Petitcolas fustige aussi ceux qui ''tirent profit'' de la guerre ; Seznec se sent visé, et le dialogue dérive vers le ''croire en Dieu'' (Guillaume) et le ''croire aux hommes'' (Petitcolas).

Il y a là une double opposition, d'une part entre ceux qui ''reviennent du front'' et les ''embusqués'', d'autre part entre croyants et ''libres-penseurs''. Et comme un écho, certes pas fortuit, du premier livre consacré par Denis Langlois à l'affaire (où l'avocat s'adresse directement à Guillaume en le tutoyant) : ''Tu étais un croyant à toute épreuve et lui ne croyait en rien, sauf aux hommes. Ses discours sceptiques et ironiques sur l'existence de Dieu t'avaient horrifié'' (Denis Langlois, L'Affaire Seznec, Plon, 1988, pp. 236-237). On est loin des supputations d'Yves Boisset sur la prétendue appartenance de Guillaume à la franc-maçonnerie. 

 

 

 Guillaume et les Cadillac

Lorsque, la guerre finie, Guillaume et Marie-Jeanne s'interrogent sur leur avenir professionnel (la blanchisserie ne sera plus guère rentable, pourquoi pas relancer la scierie à Morlaix), ce sont les deux petits garçons – Petit-Guillaume et Albert, donc – qui ''tombent en arrêt'', à la sortie d'un cinéma, devant... une Cadillac. ''C'est la plus belle des voitures'', leur dit leur père, qui, dans la scène suivante, en achète effectivement une à un officier américain. Seznec, que Me Kahn, dans sa plaidoirie, décrira comme la ''cinquième roue du carosse'', se montre, en tous cas, en matière d'automobiles, un amateur fervent avant même de connaître Quemener..  

 D'autant que, comme le souligne Michel Pierre (p. 35), ''l'enquête allait (...) montrer que Guillaume Seznec avait conclu l'achat de deux véhicules au Champ-de-Mars à Paris en novembre 1919''. Amateur, voire ''collectionneur'' ? Commerçant avisé, et ''généraliste'', en tous cas puisqu'on le voit ensuite négocier la vente de ''800 boîtes de corned-beef'', tandis que Marie-Jeanne – Nathalie Roussel compte et range des espèces sonnantes. En quelques secondes, le film montre que les Cadillac n'étaient certes pas les seuls ''stocks'' ou ''surplus'' américains sur le marché, et amorce une discrète allusion aux fameux ''dollars-or''. 

 

Guillaume Seznec et Pierre Quemener : la rencontre

 La rencontre entre les deux hommes a lieu, selon Michel Pierre (p. 31), ''dans ce climat d'affaires, d'achats et d'échanges'', pour ne pas dire de trafics''. Denis Langlois (p. 17) évoque la ''matière première'' qui leur est commune : ''Il ne reste plus qu'à les faire se rencontrer. Pas difficile. Seznec a besoin de bois pour sa scierie et Quémeneur en vend, ou du moins sait où il y en a. Les deux ''profiteurs'' font affaire, et deviennent même amis, plutôt complices''.

En marge du film de Boisset, qu'il s'agit ici de confronter aux écrits sérieux consacrés à l'affaire, on notera la convergence, y compris stylistique, entre Michel Pierre et Denis Langlois : ''échanges, pour ne pas dire trafics'', écrit l'un ; ''amis, plutôt complices'' selon l'autre.

C'est en tous cas au ''cercle patronal'' de Morlaix, en mai 1921, que le film met en présence les deux hommes pour la première fois. Seznec est présenté à Quemener par Legrand, ancien maire de Landerneau.

C'est à propos de ''coupes de bois'' que les deux hommes échangent pour la première fois, Quemener proposant de continuer la conversation dans ''un bistrot où les serveuses sont pas mal''. Simple propos ''égrillard'', ''entre hommes'', ou discrète allusion à un côté ''inconnu'' de Quemener, qui, de la ''gonzesse'' de Houdan évoquée par Seznec devant le commissaire Vidal à une éventuelle agression sexuelle sur la personne de Marie-Jeanne, en passant par le ''témoignage de survie'' de Mme Petit, fera dire à Liliane Langellier que Quemener semble être parfois présenté comme ''le DSK de Landerneau'' ?  

En tous cas, selon les notables témoins de la rencontre, ''ils ont fait la guerre ensemble... dans les affaires''. ''un ancien cafetier bientôt député et un ancien paysan devenu industriel. Quelle époque ! ''. Ce qui est donc reproché aux deux hommes, ce n'est pas tant de n'avoir pas ''fait Verdun'' que d'être les acteurs d'une mobilité sociale dérangeante. Quemener, ''notable comme la Troisième République en a produit et choyé'', selon Michel Pierre (p. 22) ? Oui, mais sous réserve de constater que ce notable n'est pas de la même ''trempe'', ou de la même origine que les ''anciens''. Lorsque, dans la scène suivante, Guillaume, Émile Petitcolas, le journaliste, pour des raisons évidemment bien différentes, ne se montre guère plus enthousiaste : ''chiffonnier, maquignon, tissus. Il travaillait dans le bois quand la guerre a éclaté, alors il a vendu à l'armée des poteaux et des planches et c'est comme ça qu'il est devenu millionnaire ... Sois quand même prudent avec Quemener''.

 

Deuxième apparition des Cadillac, et... de Plourivo

Cette fois, c'est Quemener qui vient ''relancer'' Guillaume, et lui parle de ''l'Américain de Paris'' qui achète ''tout ce qui roule'' , pour ''les vendre aux Russes ; il y a une fortune à se faire''. Mais Quemener propose à Seznec de ''trouver des véhicules'' et de ''servir de boîte aux lettres".

Guillaume et Marie-Jeanne vont se rendre à Plourivo, et s'émerveiller devant le ''manoir''. Il n'a ''pas été aéré depuis longtemps''. Mais voici Legrand, ancien maire de Landerneau, qui, justement, sort de la maison avec Quemener. On peut se demander pourquoi Legrand et Quemener se trouvaient, justement, ensemble, dans cette maison « inhabitée''. Mais cette rencontre fournit à Guillaume l'occasion de montrer à Quemener un ''courrier de la Chambre américaine de commerce'', et à Legrand de rappeler qu'il aurait lui-même montré à Quemener l'annonce dans la Dépêche de Brest. Il s'agirait de ceci :

 

« Automobiles. Suis acheteur comptant toutes voitures et châssis Cadillac  et camions U.S.A provenant des stocks, dans n’importe quel état – Ecr. Détails Bollon, 33, ave Sainte-Foy, Neuilly (Seine). – Tél. : 36. »

 

Le rôle éventuel de Bollon a été contesté par Denis Langlois (voir la synthèse de Liliane Langellier sur http://seznecinvestigation.over-blog.com/search/la%20d%C3%A9p%C3%AAche%20de%20brest/ )

 

Le voyage et des ellipses

Le voyage commence en fait ici à Rennes, oà Seznec arrive, attendu ''depuis deux heures'' par Quemener, qui lui propose d'aller dîner. Seznec, épuisé par le voyage depuis Morlaix, refuse. Le lendemain, au petit matin, voici nos deux compères roulant ''de ville en village'' dans leur ''vieille américaine'', pour citer la chanson de Tri Yann, jusqu'à la scène finale de la séquence, où l'on voit la Cadillac, dans la nuit, s'éloigner de la quincaillerie de Houdan. Et là, ellipse. Quemener disparaît purement et simplement du film. La narration, par cette absence, anticipe sur les ''on ne saurait le dire'' que Me Kahn martèlera devant la cour d'assises un an et demi plus tard.

 

 

Le regard de Marie-Jeanne une autre lecture ?

La police, celle de Rennes d'abord, vient maintenant interroger Guillaume à domicile. Rien de concluant dans cet entretien, mais (à 50'23'' de la première partie sur youtube), l'échange de regards entre Guillaume – Christophe Malavoy et Marie-Jeanne – Nathalie Roussel, filmé dans une sorte de clair-obscur très ''breton'', est glacé, et glaçant.

Cette très courte scène pourrait presque figurer dans un documentaire, ou une ''docu-fiction'' illustrant les confidences de Petit-Guillaume. Marie-Jeanne est-elle simplement inquiète à la perspective des nouveaux démêlés qui attendent son mari ? On le serait à moins, puisque le commissaire Cunat vient, de plus, d'évoquer la promesse de vente de Plourivo, retrouvée dans la valise du Havre.

Mais cet échange pourrait aussi bien évoquer le silence du ''secret'' de famille, que Denis Langlois ne publiera que bien plus tard, mais qu'il connaissait lorsqu'il conseilla Yves Boisset pour la réalisation du téléfilm.

 

Paris, Sûreté générale...

À Paris, Seznec est interrogé par Achille Vidal et Pierre Bonny. Trois fonctionnaires sont présents dans le bureau : Vidal, Bonny, et un dactylographe anonyme. Il est évidemment bien plus probable que ce soit Bonny, simple stagiaire, qui ait été assis devant la machine à écrire.

Et voici François Le Her qui témoigne : ''J'ai bien rencontré le conseiller Quemener à Paris trois jours après sa disparition''. ''Quel jour exactement ?'', demande Vidal. Réponse : ''Le vingt-six mai, à six heures et demie du soir''. Et Le Her de dire qu'il a évoqué avec Quemener l'incivilité qu'il avait subie une semaine plus tôt.

La contradiction est flagrante, entre ''trois jours après la disparition'' de Quemener, et ''le samedi 26 mai'', la ''disparition'' s'étant produite la veille, le vendredi 25 mai dans la soirée, ce que chacun, y compris, bien sûr, Le Her, savait…

 

Instruction

Seznec, dans la cabinet du juge, est accusé des ''faux en écrirures''. Et le juge, dans un raccourci assez saisissant, ou banal, si l'on préfère, indique : ''à partir de là [les expertises d'écriture et de la machine à écrire], vous êtes l'assassin. Faussaire, oui, assassin, non. C'est, au fond, la thèse que soutiendra Denis Langlois dans Pour en finir... Peut-être y a-t-il encore ici une ellipse, ou un raccourci : dans cette scène d'instruction, c'est Me Kahn qui est présent aux côtés de Seznec, alors que le ''quotidien'' de la défense fut, en fait, la charge de Me Le Hire, l'avocat ''local'' de Guillaume. Marcel Kahn soumet ensuite au juge ''les témoignages de trois personnes qui déclarent avoir vu le conseiller Quémeneur plusieurs jours après sa prétendue disparition''.

 

Le procès

Le procès, est, comme souvent dans un film de ce type, la ''grande scène'', la ''scène à faire''. Le spectateur n'est guère déçu : les effets de manche et de prétoire se succèdent comme en un ballet bien réglé. Le seul témoignage '' de survie'' est celui d'Albert Lajat, le ''myope'' qui ''y voit très bien, puisque, justement, il porte des lunettes''. On avait d'ailleurs vu Lajat, après la séance d'instruction, aborder Me Kahn dans les escaliers du Palais de justice, pur lui dire que, s'il avait attendu six mois avant de témoigner, c'était qu'il ''avait peur d'avoir des ennuis''. Le Her, en revanche, dont le témoignage devant Vidal et Bonny a été évoqué, ''disparaît'' du procès d'assises.

 

Après...

''Février 1930'', en forêt de Houdan, gendarmes et chiens s'affairent sous la direction de Vidal et de Bonny, et interrogent leur témoin, M. Viet. On est, évidemment, sur la ''piste de Lormaye''. Ils y a là aussi là Charles Huzo et Émile Petitcolas (décédé en 1928,,,). Et, en 1930, Bonny enquêtait sur la ''rocambolesque affaire Jeanette McDonald'' (https://fr.wikipedia.org/wiki/Pierre_Bonny )

 

Épilogue

Que retenir, alors, du film de Boisset ? D'abord, qu'il existe, et qu'il est, à ce jour, disponible et visible sur Internet.

 

Ensuite, que les acteurs, et leur jeu, sont excellents.

 

Et, enfin, peut-être, pour les ''aficionados'', les non-dits, les ''mi-dires'', dont certains ont été évoqués ici. Ce qui fait réfléchir...

 

Alain Delame

 

Lire sur ce blog :

Du grand au petit écran… Peut-on filmer l'affaire Seznec ?

1. De Cayatte à Boisset

 

Lire (ou re-lire) aussi :

Dreyfus et Seznec même combat ? Oui… Mais non...

 

Commentaires

 Grâce à Alain, je viens de re-visionner le film d'Yves Boisset.

Je ne l'avais pas revu depuis 1993.

Les images sont belles et souvent émouvantes.

Les acteurs sont bons.

Mais comme c'est simpliste !

C'est une totale plaidoirie pro Seznec.

Quémeneur le gros méchant magouilleur escroc versus le gentil petit travailleur honnête Seznec.

Pierre Bonny - qui a trop de vert aux yeux, la maquilleuse devait être saoule - qui dirige l'enquête.

Et qui décide de tout (il n'était alors qu'un simple "porte-serviette").

La méchante famille Quémeneur versus les gentils petits Seznec.

J'espère que la famille Quémeneur a porté plainte !

La chance qu'a eue Denis Seznec, c'est que Pierre Quémeneur n'avait pas de descendants directs.

Sinon…..

M'étonne pas que certains Bretons qui ne voient pas plus loin que le bout de leur nez (suivez mon regard) se soient enflammés pour la défense du pauvre Seznec.

Le "Imaginez qu'on découvre la machine à écrire chez vous" du commissaire Vidal, lors de l'interrogatoire de Seznec à Paris, et qui enchaîne sur la découverte de la dite machine dans le grenier, est franchement too much.

Même le procès de Quimper tourne à l'avantage de Guillaume Seznec.

Alors qu'il n'avait cessé de se montrer odieux.

Où est passé le témoin François Le Her ???

Pour la suite...

Il est certain que la France pouvait avoir honte de son bagne de Guyane.

Alors comment ne pas faire pleurer Margot quand on voit les transportés arriver à Saint-Laurent-du-Maroni ?

Le bagne si bien décrit par Albert Londres :

"Pire que tout ce qu'on peut imaginer. Pire que les flammes de l'enfer, que la hache du bourreau, que les tortures de l'Inquisition: la déportation au bagne. Cayenne, capitale de la déchéance humaine. Patrie du désespoir, terre du malheur, imprégnée de la souffrance des milliers d'hommes et de femmes expédiés par bateau pendant des siècles, loin des regards, exilés sur cette terre de désolation." 

Juste pour dire...La piste de Lormaye, c'est août 1928. Et cela n'a jamais été dans les forêts de Houdan…

Quant à la fin, elle est grandiloquente et nulle.

Encore et toujours place à la parano du complot !

Liliane Langellier

Du grand au petit écran... Peut-on filmer l'affaire Seznec ?
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