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Affaire Seznec Investigation

Le blog de Liliane Langellier. Premier blog sur l'affaire Seznec. Plus de 700 articles.

Affaire Seznec : Guillaume au bagne. Le vrai et le faux.

“Qui dit un mensonge en dit cent.”
Proverbe français

 

RAPPEL UTILE

Michel Pierre interviewé dans le numéro 257 de L'Histoire Magazine de septembre 2001.

L’H. : Vous êtes spécialiste de l’histoire du bagne. Que pensez-vous de la manière dont sont rapportées les années que Guillaume Seznec a passées en Guyane ?

M. P. : Telles qu’elles sont rapportées par son petit-fils dans un ouvrage récent, on entre justement dans la catégorie du roman où l’auteur prend de singulières libertés avec la vérité historique.

Ainsi, en affirmant que Guillaume Seznec aurait été un moment compagnon d’évasion du docteur Bougrat, héros d’une des affaires les plus célèbres des années 1930. Pierre Bougrat est accusé en mai 1925 d’avoir assassiné un comptable. Condamné aux travaux forcés à perpétuité, il s’évade de Saint-Laurent-du-Maroni en août 1928.

Cf. Christian Dedet, Le Secret du docteur Bougrat , Paris, Phébus, 1988.

Ce dernier, ensuite réfugié au Venezuela, en aurait certainement fait mention dans les entretiens qu’il a accordés de son vivant et les archives en conserveraient également la trace.

Lire sur Criminocorpus : La vie miraculeuse du docteur Bougrat

 

De même la présentation qui est faite par Denis Seznec dans son livre tant des conditions de détention au dépôt de Saint-Martin-de-Ré, du voyage des condamnés sur La Martinière ou de la vie quotidienne dans les bagnes de Guyane dans les années 1930, ne relève pas de la vérité historique.

Ce type d’ouvrage tend à instaurer une sorte de confusion entre la peine de la transportation telle qu’elle a été vécue en Guyane à cette époque et les camps d’extermination nazis. Ce qui est historiquement faux et moralement inadmissible. Comment comparer, par exemple, les trains de la mort avec les convois de La Martinière où on ne déplorait soit aucun décès pour la moitié des voyages entre 1924 et 1938 soit quelques cas pour près de 700 transportés ou relégués.  Sur les 23 convois de La Martinière de 1921 à 1938, comprenant chacun une moyenne de 600 condamnés vers la Guyane, 10 n’ont eu à déplorer aucun décès lors du voyage. Pour les autres, les chiffres vont de 1 à 3 sauf en 1922 : 7 morts. Centre des Archives d’Outre Mer, Aix-en Provence, H 2004. Avec de telles pratiques, on banalise la Shoah et on s’empêche d’approcher de la vérité lorsque qu’il devient important d’évoquer tout ce qui est ou a été scandaleux dans les univers pénitentiaires français.

 

"Quelle est sa religion ?" "inconnue"..

"Comment était-il noté dans sa commune ?" "Réputation douteuse".

Que Michel Pierre, qui m'a fait parvenir ces documents sur Guillaume Seznec au bagne, soit ici remercié.

Voilà qui réduit à néant la soi-disant grâce du Général de Gaulle...

 

L'image du gentil et doux grand-père, très chère à Petit-Fils Premier, s'effrite considérablement...

 

"Le procès de Seznec a été retentissant en France…"

Charles Huzo...

Paris, le 20 septembre 1928 (lettre arrivée en Guyane Française le 17 octobre 1928)

Monsieur le Gouverneur général de la Guyane française, Cayenne.

J'ai l'honneur de porter à votre haute connaissance, le fait suivant, qui, par sa situation particulière, mériterait, de votre part, quelque compassion : Mme Seznec, femme d'un condamné aux travaux forcés à perpétuité, mère de quatre enfants, a été douloureusement impressionnée, par une lettre de son infortuné époux à sa mère, dans laquelle il disait son inquiétude, sous le coup de la maladie qui le frappait, de ne pas recevoir de ses nouvelles. Cependant, m'a-t-elle dit, elle lui a écrit plusieurs fois.

J'appelle votre attention sur son cas, parce que dans quelques jours, peut-être en même temps que vous arrivera la présente, vous aurez l'occasion de lire la campagne que je vais entreprendre dans le journal "Le journal" pour réhabiliter Seznec que je sais innocent. J'ai réussi à identifier les assassins de Quemeneur que je vais dénoncer à la justice.

Si, en attendant la liberté, vous pourriez lui adoucir son martyre, vous m'obligeriez infiniment, Monsieur le Gouverneur.

Veuillez croire, Monsieur le Gouverneur général, à mes sentiments très dévoués.

Charles Huzo

Homme de lettres

6, rue Vasco de Gama

Paris 15ème

Et oui...

Le 20 septembre 1928,

on est en plein dans La Piste de Lormaye.

 

 

Voilà qui écorne magistralement la belle image du Papy aimable et doux, véhiculée par Denis Seznec...

Liliane Langellier

Seznec au bagne : à propos des documents de Michel Pierre.

 

''le 'biographique', [qui] fait exister le criminel avant le crime, et, à la limite, en-dehors de lui''

Michel Foucault (Surveiller et punir, Gallimard, 1975, pp. 255-256

 

L'évocation des années de bagne de Seznec est-elle vraiment indispensable à la compréhension de ''l'affaire'' elle-même ? Non, sans doute. Et pourtant, Denis Le Her-Seznec y a consacré un livre entier (Seznec le bagne, Robert Laffont, 2001), De la même façon, d'assez nombreuses séquences du téléfilm d'Yves Boisset montraient, en images sépia, le sort du bagnard en Guyane. Le même Boisset avait d'ailleurs mis en scène de la même façon le ''bagne de Dreyfus''. À titre de comparaison, le récent J'accuse, de Polanski, n'évoque que par de très brefs plans (tournés, d'ailleurs... en Bretagne) le sort du capitaine sur l'île du Salut.

Sans être un ''spécialiste'' du bagne (ce qu'est Michel Pierre), ni même un fin connaisseur de l'histoire pénitentiaire française, il est permis de livrer quelques commentaires sur les documents transmis à Liliane Langellier, dont l'auteur a lui-même fait usage dans le chapitre ''Les années de bagne'' de L'impossible innocence (pp. 115-132).

 

L' ''exposé sommaire des faits''

Cité par Michel Pierre (p. 122-123), c'est ''le premier document constituant la base du dossier du condamné''. Signé, le 21 février 1925, par le procureur de la République de Quimper, ce texte obéit à une consigne : ''signaler les circonstances qui attestent le degré d'audace ou de perversité du condamné et (…) faire connaître son attitude soit pendant l'instruction, soit à l'audition''. On le voit, ce qu'il y a lieu de considérer, c'est non le crime lui-même, mais l' ''audace'' ou la ''perversité'', et ''l'attitude'' du condamné, qui, nous apprenait déjà la fiche de liaison établie à la maison d'arrêt de Quimper, avait une ''conduite médiocre'' et était de ''moralité douteuse''. Cette ''moralité'', ou plutôt cette ''réputation douteuse'' est également signalée dans la ''notice individuelle'' le concernant, se rapportant, cette fois, à la manière dont le condamné était ''noté dans sa commune''.

L'exposé ''des faits qui ont motivé la condamnation à subir'' n'en est pas vraiment un, mais il répond parfaitement à la consigne. Il tient en une très longue phrase (douze lignes), qu'il vaut la peine d'analyser.

 

''La disparition mystérieuse de M. Quéméneur parti à la fin de mai 1923, avec Seznec aux fins de traiter une affaire imaginée par ce dernier...''

 

Si la ''disparition mystérieuse'' du conseiller général ne fait aucun doute, l'exposé reprend, en quelques mots, la thèse de l'accusation (''une affaire imaginée'' : non seulement il n'a pu exister de commerce de Cadillac en 1923, mais ni Quemener ni Seznec n'ont pu y croire). Et, si Quemener est parti ''traiter une affaire imaginée'' par Seznec, alors, il y a bien eu guet-apens, ce que les jurés bretons, rappelés à la logique par le président Dollin du Fresnel, n'admettront finalement pas.

 

''les alibis reconnus faux voyages au Havre du 13 et du 20 juin 1923, enfin l'acte de cession de la proprété de Plourivo prêté à M. Quéméneur et tapé en entier de la main de Seznec avec une machine à écrire achetée au Havre...''

 

Quel raccourci ! Le formulaire officiel comporte vingt lignes pré-tracées, et le parquet de Quimper eût pu, étant moins elliptique, utiliser la totalité de l'espace imparti... Le fonctionnaire de l'administration pénitentiaire coloniale, s'il veut en savoir un peu plus sur l'affaire, n'a qu'à consulter la presse des années précédentes si elle est disponible à Cayenne...

 

''l'attitude de ce dernier qui en détention cherche à s'évader et à se procurer de faux témoignages...''

 

Vrai, mais, dans le contexte de cette très longue phrase, l' ''attitude'' apparaît celle d'un menteur et criminel ''endurci'', alors qu'elle peut n'être que celle d'un homme aux abois, dépassé par une histoire trop grande pour lui.

 

''ses dénégations révoltantes au cours des longs débats de l'affaire ont amené la cour à prononcer contre Seznec une peine empreinte d'une juste sévérité à l'encontre d'un homme dont le cynisme et l'attitude odieuse avaient, au cours d'une information de dix-huit mois, dépassé toutes les bornes.''

 

Dénégations ''révoltantes'', ''cynisme et attitude odieuse'', ''dépassé toutes les bornes'', ''juste sévérité de la cour''... Est-ce là un langage de magistrat, ou l'auteur a-t-il puisé dans un article de presse particulièrement hostile à l'accusé ?

 

Punitions et altercation

 

Au regard de ce portrait, voici les trois exemples de motifs de punition produits par Michel Pierre :

 

''persistence à faire du café dans sa case'' (avril 1934)

''parole impertinente et attitude incorrecte à l'égard d'un surveillant'' (octobre 1939)

''nous répond grossièrement : 'ce n'est pas la peine de tant gueuler, vous n'allez pas me bouffer, non' '' (avril 1941)

 

Impertinent, peut-être, grossier, pourquoi pas, tricheur sur les règlements, certes. Pugnace, aussi, puisqu'il est aussi mêlé à une rixe (mars 1944).

 

On est aussi loin d'un ''cynisme odieux'' que de ''l'image du gentil et doux grand-père, très chère à [Denis Le Her-Seznec] évoquée par Liliane Langellier.

 

La lettre de Charles Huzo

Huzo s'adresse, le 20 septembre 1928, au gouverneur général de la Guyane française (texte reproduit par Michel Pierre, p. 137). L'intérêt de cette missive est de juxtaposer deux préoccupations totalement différentes. La première est, somme toute, banale. Seznec, alors souffrant, se plaint de ne pas recevoir de nouvelles de Marie-Jeanne, qui lui a pourant écrit plusieurs fois. Et Huzo, faisant appel à la ''compassion'' du gouverneur, l'engage à ''adoucir le martyre'' du condamné. Mais il ne peut s'empêcher d'annoncer aussi la ''campagne qu'[il va] entreprendre dans le journal Le Journal. Est-ce façon d'avertir le gouverneur, en termes plus ou moins voilés, qu'il lui faut se bien comporter avec le transporté Seznec, car ''on va en entendre parler'' ? Si tel est le cas, la démarche est bien maladroite, car elle risque d'être perçue comme une tentative d'intimidation... Mais on peut aussi, plus simplement, y voir l'indice de la naïve arrogance de l' ''homme de lettres'', qui a ''réussi à identifier les assassins de Quemeneur, [qu'il va] dénoncer à la justice. Il s'agit de la ''piste de Lormaye'', fondée sur le témoignade de Georges Viet et incriminant Jean Quémin. L'épisode, on le sait, se conclura par la condamnation d'Huzo à cinquante francs d'amende pour diffamation…

 

Projets d'évasion et d'installation

 

Oui, Guillaume a voulu s'évader, comme tant d'autres ''transportés''. La première tentative (Denis Langlois, pp. 111-113) a lieu lorsque Seznec apprend le décès de sa fille Marie, carmélite à Jersey.

 

Vient ensuite le projet de s'installer en Guyane. Il se situe lors d'une période politiquement active en France métropolitaine. Le courrier transmettant au ministère des Colonies la demande de Guillaume est daté du ''19 novembre dernier'' (1935, donc). Le mnistre est alors Louis Rollin, de centre droit, dans un gouvernement présidé par Pierre Laval. De janvier à juin 1936, c'est Jacques Stern, de même mouvance, qui occupe le poste (gouvernement Albert Sarraut), avant que lui succède Marius Moutet, socialiste, dans le gouvernement de Front populaire. Ainsi, Jacques Stern répond, le 25 mai, à une lettre adressée à Louis Rollin, mais c'est sous la responsabilité de Marius Moutet que le message est finalement (le 13 juin) envoyé en Guyane... Il précise que Guillaume serait rejoint par son fils (''Petit-Guillaume''), et par sa fille Jeanne Le Her-Seznec, accompagnée de son mari François et d'un ''bébé de 18 mois'' (Jean-Claude Le Her, né le 6 octobre 1934).

 

Que penser de cette initiative ? Elle répond, sans doute, à une grande lassitude de Seznec. Plutôt que de poursuivre la chimère d'une réhabilitation et d'un retour en France métropolitaine, pourquoi ne pas revenir à ce qui était la ''vocation familiale'' : l'activité agricole ? Et la venue d'enfants Seznec, pour l'administration pénitentiaire, représenterait une ''garantie'' contre toute tentative ultérieure d'évasion.

 

Qui désigna les membres de la famille appelés à s'installer eux aussi en Guyane ? On ne le sait. Guillaume, en effet, ''n'avait pas approuvé le mariage de sa fille avec François Le Her'' (Michel Pierre, p. 132 et p. 175). Ce choix peut paraître singulier, notamment aux tenants de la théorie du ''secret de famille'', Car se seraient alors rejoints en Guyane Petit-Guillaume, le ''témoin'' du drame de Traon ar Velin et François Le Her, le fameux ''témoin de survie'' du 26 mai 1923...

 

Le courrier du ministère des Colonies mentionne ''une communication du Président du Conseil, Ministre de l'Intérieur''. On ne saurait voir là la preuve que le sort de Seznec était débattu ''en haut lieu''. La ''communication'' évoquée n'émane pas d'Albert Sarraut ès qualité de Président du Conseil, mais bien plutôt des services du ministère de l'intérieur, puisque Sarraut cumule les deux portefeuilles ministériels. C'est une simple enquête de routine, qui eût été, si l'on ose dire, à la portée du Bonny de 1923, qui établit les domiciles de Petit-Guillaume et de Jeanne Le Her et recueille leur accord pour s'expatrier outre-Atlantique.

 

Toujours est-il que, courriers et cablogrammes semblant se croiser au-dessus de l'Océan, le gouverneur, le 20 avril, a, par avance, répondu à sa hiérarchie, en signalant notamment... le second projet d'évasion du 9 avril 1936.

 

Ce projet avorte lui aussi. Seznec le bricoleur construit un canot de fortune '' avec des matériaux de l'église de l'île Royale, dont il est le gardien''. Encore une fois, les compagnons d'évasion pressentis font défaut (Denis Langlois, pp, 130-131).

 

Mais pourquoi, alors que la demande de concession agricole était, comme on dit familièrement, ''dans les tuyaux'' depuis plusieurs mois, prendre de tels risques ? Découragement devant la lenteur administrative ? Revirement d'un homme qui se dit que, finalement, il ne pourrait finir ses jours sur cette terre hostile ? Ou volonté, mal placée en l'occurrence, d'avoir ''deux fers au feu'', en se disant que l'on s'en tirera d'une manière ou d'une autre ?

 

Remises de peine

 

La première remise de peine est annoncée à Seznec en août 1938 (Langlois, p. 132). Elle fait suite au décret-loi du 17 juin 1938 qui abolit la transportation, mais ne supprime pas définitivement le bagne. Ce décret-loi est à l'initiative du sous-secrétaire d'État aux colonies, Gaston Monnerville, puisque Marius Moutet n'est plus ministre depuis le 10 avril. Seznec voit donc sa peine réduite à vingt ans de bagne, mais à compter seulement du 14 août 1938 (Langlois, p. 132). Dans la perspective, notamment, d'une extinction totale du bagne, une série de décrets de grâce et / ou d'amnistie sont signés, par le général de Gaulle d'abord, puis par Félix Gouin à partir du 4 février 1946. Parmi ces décrets, outre celui  ''du 17 novembre 1945, signé du général de Gaulle, accordant remise de son interdiction de séjour à Violette Nozière, condamnée en 1934 pour empoisonnement et parricide'', le site des Archibes nationales note ''le décret du 4 février 1946, signé de Félix Gouin, accordant remise de dix ans de travaux forcés à Joseph, Marie dit Guillaume Seznec, condamné en 1924 pour homicide. (Réf. du dossier de recours en grâce : no 36.102 S 45). '' C'est celui-là même qui sera notifié à Guillaume le 21 mars de la même année.

 

Le bagnard aura donc, simplement, vu sa peine réduite dans des conditions permettant une libération assez proche. Y voir une intervention personnelle de De Gaulle est une pure affabulation. Certes, dira-t-on, le 4 février 1946, Félix Gouin, qui a succédé à de Gaulle le 26 janvier, ne faisait que signer des décrets préparés sous son prédécesseur. Mais Seznec, s'il a été, techniquement, grâcié, comme l'ont été à la même époque ''des centaines de condamnés'' (site des AN), n'a fait que bénéficier d'une mesure humanitaire, heureuse certes, mais non exceptionnelle.

 

Alain Delame

Commentaires

Sur le mythe du "gentil Guillaume"...

Thierry Lefebvre rappelle l'article de La Dépêche de Brest du 26 septembre 1916 :

Michel Pierre souligne...

Que dans le dossier n’apparaît nulle proposition de grâce dans les années 1930 que Guillaume Seznec aurait refusé car « un innocent ne demande pas sa grâce ».

Par contre, qui est le créateur de cette légende ?

Peut-être Hervé ???

Demeure une interrogation sur la demande de concession de terre sur le continent, vraiment l’idée de devenir paysan guyanais ?

Ce n’est pas à exclure mais aussi de nouvelles possibilités de changement de vie.

Affaire Seznec : Guillaume au bagne. Le vrai et le faux.
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