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Affaire Seznec Investigation

Le blog de Liliane Langellier. Premier blog sur l'affaire Seznec. Plus de 700 articles.

Affaire Seznec : Le moment de conclure ?

''J'aurais scrupule (…) à évoquer le talent du récit, sa clarté, sa force. Un seul mot me paraît décent : c'est du travail.''
Michel Foucault,
''Du bon usage du criminel'',
Le Nouvel Observateur, no 722, 11 septembre 1978,
pp. 40-42. (Sur G. Perrault, Le Pull-Over rouge, Paris, Ramsay, 1978.) Repris dans Dits et Ecrits Tome III texte n°240.

Sur Michel Pierre, L'impossible innocence, Histoire de l'affaire Seznec, Tallandier, septembre 2019.

 

Dès le titre, on se prend au jeu. Car l'innocence de Seznec, à suivre Michel Pierre, n'a jamais été démontrée, ni ne saurait l'être. C'est donc logiquement qu'elle est, selon lui, ''impossible''. On est donc bien loin des ''intimes convictions" (1) ou des articles de foi, voire de dogme, qui, le plus souvent, inspirent les postures concernant l'innocence ou la culpabilité du condamné de 1924.

 

C'est que Michel Pierre, comme Liliane Langellier l'a souligné dans ses récents articles de présentation du livre, est un historien, le premier, après Bernez Rouz, à se pencher sur l'affaire. Et c'est bien une histoire de l'affaire qu'il présente. Le contexte breton des évènements (la fin de la première guerre mondiale), les hauts et les bas d'un ''négociant'' (Quemener) et d'un ''industriel'' (Seznec), leurs antécédents familiaux, tout est là.

 

Tout est là, aussi, en ce qui concerne l'hypothèse du ''trafic de stocks américains'', et l'impossibilité historique d'un tel ''vaste commerce''.

Mais, dira-t-on, est-ce qu'alors, au moins, on y apprend quelque chose ? Difficile à dire. Quiconque a lu, au moins, l'ouvrage de Rouz et le livre de Denis Langlois, Pour en finir avec l'affaire Seznec, quiconque a fréquenté ou fréquente assez régulièrement le blog Seznec Investigation, pourrait se dire déçu.

 

Déçu, mais aussi comblé.

 

Car l'enquête de Bernez Rouz avait ses limites, chronologiques notamment. L'ouvrage de Langlois est passionnant parce qu'il plonge le lecteur dans les méandres de la découverte de l'affaire par l'avocat lui-même. Pour en finir avec l'affaire Seznec est une narration. On gagne d'ailleurs à les lire ensemble, d'une manière presque ''synoptique''. Le blog de Liliane Langellier, quant à lui, est un foisonnement d'hypothèses, de contre-hypothèses, de commentaires et de réfutations, épicé de beaucoup de distance et d'humour, dont n'est pas dénué, non plus, l'ouvrage de Michel Pierre.

On pourrait donc dire que ce livre une grande synthèse, des écrits ci-dessus citée. (2)

 

Mais il y a plus, même si, là encore, des éléments épars avaient déjà été signalés.

 

Car Michel Pierre se demande, au fond, pourquoi l'on a affaire à ''un fait divers rural et crapuleux qui s’est transformé en affaire extravagante". (3)

 

Et le lecteur va ainsi passer en revue les récits, les constructions plus ou moins délirantes des pseudo-explications de la disparition de Pierre Quemeneur. (4)

 

Premiers délires

 

C'est d'abord Charles Huzo, ''inventeur'' de la ''piste de Lormaye'' (pp. 136-138).

Puis Charles-Victor Hervé, qui va, lui, ''lancer'' la ''piste de Plourivo'', avec les témoignages des marins de la Marie-Ernestine (p. 143-144). Vient ensuite cette assez extravagante ''Union sacrée'' (ou ''contre-nature'') entre, d'une part, l'hebdomadaire rennais La Province, ''ouvertement antisémite et antimaçonnique'', et diverses sections de la Ligue des Droits de l'Homme, attirées par Hervé dans son ''combat halluciné'', comme le définit Michel Pierre (p. 147 et suivantes). L'auteur rapporte d'ailleurs aussi les vigoureuses réticences auxquelles cet engagement s'était heurté au sein même de la Ldh (5).

C'est toute une galerie de portraits qui défile ici, avec, ensuite, l'ineffable Maurice Privat, qui annonçait, quelques années plus tard, que l'année 1940 serait celle de ''l'assassinat de Goebbels, la disparition de Staline et des "gains territoriaux pour la Pologne'' (p. 149).

Oui, comme devait l'écrire plus tard Denis Langlois, ''l'affaire Seznec rend fou''. À moins que, ou en même temps, elle n'attire, effectivement, des ''fous''.

 

Retour du bagne, retour de l'affaire ?

 

Vient ensuite le retour de Seznec, libéré du bagne en 1947. Des acteurs vieillissent ou disparaissent. Qu'importe ! D'autres prendront le relais. Voici André Cayatte, avec un projet de film, que l'on nommerait maintenant une ''docufiction'', où figurerait Seznec en personne, avec un acteur, choisi pour sa ressemblance, incarnant le Guillaume de 1923. Mais le projet tourne court…

Que dire de Claude Sylvane et de Claude Bal ? La première, ''en un temps record'', publie en 1950 Notre bagne (6) où elle ''recueille les propos de [la vie] de Jeanne, l'unique fille survivante de Guillaume Seznec". Pour ne pas abuser des copies et recopies, on renverra, pour le ton sentimentalo-larmoyant, aux sept lignes que cite Michel Pierre en page 188. Ce que pointe aussi Michel Pierre, c'est, encore, la médiatisation forcenée de l'affaire. Le livre de Claude Sylvane, en effet, a été prépublié dans Paris-Presse-l'Intransigeant (7).

 

Le second, Claude Bal, semble avoir extorqué à Guillaume Seznec une sorte de ''procuration générale'' lui donnant préséance sur toutes autres personnes ayant contracté des droits, y compris pour ''ester en justice'', c'est-à-dire introduire de nouvelles demandes de révision.

 

Les années 1960, début de la ''médiatisation'', et l'arrivée de Denis Langlois

 

La ''médiatisation'', on l'a vu plus haut, est présente dès les années 1930 (8). Il faut citer maintenant l'émission de Frédéric Pottecher, dans ''Cinq Colonnes à la une'' (Il y a vingt ans, Seznec, 2 juin 1967). Si l'ensemble (9) est équilibré, les réactions vont être le symptôme de ce que Michel Pierre nomme ''la surmédiatisation de ce qui n'est, après tout, qu'un fait divers crapuleux (…) et suscite une forme de délires d'investigations mettant en relation des faits qui n'ont rien à voir entre eux''.

 

Me Denis Langlois, avocat de la Ligue des droits de l'homme, arrive dans le dossier en 1976. Michel Pierre dresse de lui un portrait très positif, bien qu'appuyé surtout sur des contrastes avec ses ''prédécesseurs'' : il ne présente pas de ''fragilités psychiatriques'' (Charles-Victor Hervé), et n'est sujet ni à des ''faiblesses de raisonnement'' (Claude Sylvane), ni à des ''délires juvéniles'' (Claude Bal).

Mais Denis Langlois devra travailler à la fois avec, et, en définitive, contre le représentant ''principal'' de ses clients (10), Denis Le Her-Seznec, que Michel Pierre définit comme le patron d'un véritable ''atelier du mensonge'' (p. 219).

 

Car, tandis que Langlois tente de construire, juridiquement, des demandes de révision, Denis Le Her-Seznec va publier, en 1992, la première édition de Nous, les Seznec, ayant, au passage, dessaisi (ou ''licencié'') Langlois pour choisir comme avocats Me Jean-Denis Bredin et son confrère Yves Baudelot.

 

Suivent d'autres tentatives de révision, la dernière étant définitivement rejetée en 2006. Yves Baudelot et Jean-Denis Bredin ''s'en tiennent à la machination policière orchestrée par Bonny". Eh oui, Bonny. Le revoici. On l'a évidemment croisé au fil de la lecture du livre de Michel Pierre. Ce ''ripou'' de la troisième République, tortionnaire de la ''Gestapo française'', qui, à la veille de son exécution, aurait déclaré à son fils, puis au célèbre Dr Paul, ''regretter d'avoir envoyé un innocent au bagne''. Or Bonny ''chien'' du commissaire Vidal n'a envoyé personne nulle part (en 1923 ou 1924 du moins…) (11)

Michel Pierre démontre excellemment pourquoi l'arrêt rendu par la chambre criminelle de la Cour de cassation en décembre 2006 est irréprochable.

 

 

Le ''secret de famille'' et l'épilogue

 

C'est là que l'on reste peut-être, un peu, ''sur sa faim''. Ce n'est qu'en quelques ultimes pages que Michel Pierre aborde les ''révélations'' de Petit-Guillaume à son neveu Bernard Le Her, et par lui transmises à Denis Langlois. Ses critiques de ce récit auraient mérité d'être mieux étayées, et de tenir compte, aussi, de ce qui fut transmis à Liliane Langellier par Jean-Yves et Gabriel Seznec, les ''autres'' petits-fils. Michel Pierre indique ainsi que la publication par Denis Langlois, en 2015, de Pour en finir avec l'affaire Seznec, est ''à l'origine des fouilles'' de 2018. C'est un raccourci, et, il faut le rappeler, même si Denis Langlois s'est rendu sur le site de Traon ar Velin, il n'a pas été l'initiateur des excavations. Au demeurant, les ''culpabilistes'' ont toujours pu soutenir que, si le corps de Quémeneur n'avait pas été retrouvé dans les actuelles Yvelines, c'est que Seznec avait fort bien (?) pu le ramener en Bretagne, et s'en débarrasser de telle ou telle façon (12).

 

Passons sur Saint-Lubin-de-la-Haye et cette dernière (?) fausse piste.

 

Michel Pierre, en son épilogue, livre son ultime conviction : ''il faut bien en revenir à la seule certitude qui vaille ; celle de la culpabilité". On peut ne pas adhérer à cette certitude. Il reste que cette conclusion, et, surtout, la rigoureuse démonstration (et ''exposition'' d'un certain délire médiatique) qui y mène demeureront, pour qui s'intéressera encore, à l'affaire Seznec, rigoureusement incontournables.

 

Alain Delame

 

1L' ''intime conviction'' est prescrite aux jurys et aux magistrats des cours d'assises (article 353 du Code de procédure pénale). C'est donc une notion purement juridique, qu'il faut absolument disjoindre d'une quelconque opinion subjective.

2Sans oublier les archives, par exemple, celles de la Ligue des droits de l'homme, que Michel Pierre a consultées et excellemment restituées.

3Entretien de Michel Pierre avec Pierrick Baudais, Ouest-France, 22 septembre 2019.

4''Mais l'Histoire… comme je le dis quelquefois … l'Histoire, c'est l'hystérie.'' Jacques Lacan, séminaire 1977-1978, http://www.valas.fr/IMG/pdf/s25.pdf , auquel j'emprunte le titre de cet article.

5Un extrait d'un ouvrage américain, de William D. Irvine, Between Justice and politics : the Ligue des droits de l'homme, 1898, 1945, Stanford University Press, 2007, publié sur ce blog, http://piste.de.lormaye.over-blog.com/article-l-affaire-seznec-et-la-ligue-des-droits-de-l-homme-l-d-h-79697179.html , allait déjà dans ce sens.

6Ce ''notre'' préfigure peut-être le ''nous'', du titre de Denis Le Her-Seznec. En dépit des désaccords, des désunions (y compris matrimoniales), il semble exister une tendance à une identification ''clanique'' et fusionnelle.

7Pour l'occasion, ''Jeanne'' (Seznec) est devenue ''Jane''. Une anglicisation, dit Denis Langlois ; une américanisation, selon Michel Pierre. Si le premier a raison d'un point de vue strictement linugistique, le second n'a pas tort non plus, tant le transformation du prénom révèle de ''tropismes'' culturels.

8Après tout, l'un des premiers défenseurs de Seznec était son beau-frère, Émile Petitcolas, journaliste à L'Éclaireur du Finistère, membre de la Ligue des Droits de l'Homme et franc-maçon, options qui, idéologiquement, ne le rapprocheient guère de Guillaume. Mais Petitcolas meurt en janvier 1928, et s'ouvre alors, selon Michel Pierre, ''un autre volet, bien plus échevelé et plus irrationnel'' (p. 117)

10Ni l'ouvrage de Michel Pierre, ni celui de Denis Langlois, n'indiquent qui étaient au juste ''les'' Seznec que l'avocat représenta si longtemps.

11La légende est pourtant tenace : sur un site consacré au romancier Patrick Modiano, qui mit parfois en scène Bonny, on peut lire : ''Il acquiert une première célébrité en 1923, avec l’affaire Seznec. Il mène alors l’enquête sur le crime dont est accusé Guillaume Seznec, un négociant en bois de Morlaix soupçonné d’avoir tué Pierre Quemeneur, conseiller général du Finistère.'' (http://lereseaumodiano.blogspot.com/2012/01/pierre-bonny-et-la-gestapo-francaise-de.html .

12D'où une autre légende, celle de la crémation dans la ''locomobile'' de la scierie.

 

 

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L
Bravo pour cet excellent article, cher Alain…
Et merci pour le fou rire en relisant le titre de Michel : "La grande brocante des faits nouveaux"...
N'est pas brocanteur qui veut !
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