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Affaire Seznec Investigation

Le blog de Liliane Langellier. Premier blog sur l'affaire Seznec. Plus de 700 articles.

Affaire Seznec : le temps du bagne

Dans ce lieu, on est plus effrayé par le châtiment que par le crime.
Albert Londres

Le couple Seznec est détruit...

Lui, innocent, il est condamné au bagne.

Elle, elle est condamnée à l'enfer de sa conscience.

Et à la damnation éternelle si elle ne se confesse pas fissa.

Et puis, avez-vous un instant pensé à la douleur de Marie-Jeanne quand son homme s'embarque pour Cayenne, le 7 avril 1927 ?

Je me souviens encore de mon émotion au Salon du Livre 2001 où Denis Seznec dédicaçait son livre "Le bagne"...

A vous tous qui le critiquez, lui, il sait que son grand-père était innocent.

Et qu'il ne méritait certes pas le bagne pour avoir confectionné des promesses de vente, histoire de ne pas perdre ses économies.

Là c'est une autre réflexion que de s'agiter vainement et de raconter encore et encore son émotion quand on a trouvé deux morceaux d'os de boeuf dans un ancien cellier à Morlaix.

Bien sûr je pense à Albert Londres et à son reportage de 1923 :

"Enfin, un soir, à neuf heures, vingt et un jours après avoir quitté Saint-Nazaire, on vit sur une côte de l’Amérique du Sud une douzaine de pâles lumières. Les uns disaient que c’étaient des becs de gaz, d’autres des mouches à feu et certains, des ampoules électriques. C’était Cayenne."

Je vais reprendre la trame de l'histoire du 7 avril 1927 au 1er juillet 1947.

Histoire de revivre et de faire revivre la défense d'un bagnard innocent.

Histoire aussi de relire tout ça à la lumière des dernières révélations.

1/ Emile Petitcolas 1924/1928

Il est le beau-frère de Seznec.

Oui, le second mari de sa soeur Marianne.

Il est journaliste.

D'abord à la Dépêche de Brest.

Puis, à partir d'août 1923, rédacteur en chef à L'Eclaireur du Finistère.

Et aussi correspondant pour le journal "Le Temps".

Ancêtre du journal "Le Monde".

Il est très bien vu de la bourgeoisie brestoise.

Et appartient à la franc-maçonnerie.

Comme de nombreux journalistes à l'époque.

On peut penser que la lettre de Marie Jeanne : lire dans Bernède ici...

Est en fait l'oeuvre de Petitcolas.

Entre 1924 et 1928, Emile va s'agiter.

C'est à cette période-là qu'il contacte le journaliste Charles Huzo pour la Piste de Lormaye.

Piste de diversion. Qui atteindra son zénith l'été 1928.

Emile Petitcolas meurt le 5 janvier 1928.

Pendant cette période-là, Marie-Jeanne ne ménage pas sa peine.

Elle écrit dans une lettre du 10 avril1926 :

"J'ai écrit depuis quelques jours de 250 à 260 lettres".

Elle a aussi rendez-vous avec le ministre de la Justice le 6 mai 1926.

Elle reçoit et mobilise de nombreux journalistes.

Ce sont les 4 premières demandes de révision :Guyoton, Gherdi, Petit, Lamarque.

Qui sont toutes refusées.

Oui, les tout premiers défenseurs de Guillaume, sont bien Marie-Jeanne, Me Kahn et Emile Petitcolas.

Puis, à partir de 1928, Charles Huzo.

2/ Charles Huzo 1928/1931

Charles Huzo est journaliste et écrivain.

Et franc-maçon.

Il est né le 19 janvier 1888 à Mazagran dans la province d'Oran.

On peut lire dans sa lettre du 29 Mars 1930 :

"Votre dame a du vous envoyer quelques-uns de mes articles de journaux, sur votre affaire, mais à côté de cette campagne faite pour émouvoir l’opinion publique et la Justice, j’en ai fait une autre, oratoire alors, plus dure, dans les salles de rédactions et les salons."

Il travaille notamment pour "Le Quotidien".

Journal qui prendra la défense de Seznec.

"Dès dimanche, je commençai par consacrer à vous et à votre dame, un grand article au « Quotidien ». Je fis placer au milieu une de vos photographies de….. que votre dame reçut un jour ; mais qui me fait douter, un peu de sa valeur, car elle l’eut, je crois, d’une espèce de maître chanteur. Enfin !... Pour moi, c’était vous !... Puis, pendant trois jours consécutifs, j’analysais votre…. A la lumière des faits nouveaux que j’ai découverts, et je prouvais par A + B que vous étiez innocent. Inutile de vous dire s’ils ont fait du bruit, dans toute la France, et surtout en Bretagne et en Normandie, où tous les journaux locaux ont reproduit !"

Lettre du 20 février 1931.

Pour qu'il ait été si actif, je ne peux pas m'empêcher que Charles Huzo connaissait la vérité.

Il a toujours secouru Marie-Jeanne.

C'est à lui que revient la douloureuse mission d'annoncer au bagnard Seznec la mort de sa fille Marie.

Par une lettre du 28 août 1930.

Denis Seznec écrit en page 204 - in Le Bagne :

 

"Victime expiatoire d'un crime que son père n'a pas commis".

Oui, on lit les choses autrement à la lumière des dernières révélations.

Pour les relations Marie-Jeanne/Charles Huzo, on peut lire chez Claude Sylvane "Notre bagne"  en page 123 :

"Je la vois encore, si lasse après ces rudes journées qui s'achevaient tard le soir, vers 9 ou 10 heures, s'habillant et partant dans cette rue perdue du côté de la porte de Versailles, vers le seul espoir qu'elle eut à Paris : M. et Mme Huzo.

M. Huzo était journaliste. Il avait pris la défense de mon père dans des articles qu'avaient reproduits toute la presse bretonne, articles que quelques années plus tard, l'ancien juge Victor Hervé devait reprendre dans une autre campagne.

Que de fois, j'ai vu ma pauvre mère exténuée, s'arrêter au milieu d'un des six étages qui conduisaient à l'appartement de M. Huzo et qu'elle gravissait comme on monte un calvaire ! Elle restait à la porte, quelques instants avant de sonner, pour qu'on ne voit pas sa pâleur. Elle cherchait avec M. et Mme Huzo tout ce qui pourrait intervenir en faveur de mon père et elle redescendait avec un espoir qui l'aidait à vivre encore un peu."

Sans faire pleurer Margot, on comprend mieux l'énergie que cette pauvre femme a mise pour sauver son homme d'un crime qu'il n'avait pas commis.

C'est encore à Huzo que reviendra le redoutable privilège de prévenir Guillaume de la mort de Marie-Jeanne le jeudi de l"Ascension 1931.

Par une lettre du mardi 19 mai 1931.

A la mort de Marie-Jeanne entrent en scène Marie-Anne Colin, la mère de Guillaume et Charles-Victor Hervé, dit "le petit juge".

3/ Charles-Victor Hervé 1931/1947

Charles-Victor Hervé est né de parents instituteurs à Pluzunet (Côtes du Nord) le 31 août 1892.

De la Classe 1912, il s'engage dans l'armée à Lorient le 19 décembre 1908.

Apprenti marin en 1909/1912. Il reçoit en 1912 une pension pour perte de mobilité d'un membre.

Inapte à faire campagne en 1914, il est très certainement versé dans le contre-espionnage.

Après une licence en Droit, le 27 juin 1919, il est nommé juge de paix à Caulnes (Côtes du Nord, près de Dinan).

Puis le 19 décembre 1919 à Pontrieux.

Et enfin juge d'instruction à Guingamp de janvier 1926 à juillet 1930.

Il est franc-maçon.

Même s'il a parfois des flashs avec Sainte Thérèse de L'Enfant Jésus.

Avec lui, on entre de plain-pied dans la thèse de Traou-Nez en Plourivo.

Bernez Rouz  nous la livre dans son chapitre "La thèse du complot familial"  (pages 170 et 171) :

"Cette version est née d'une conviction fortement affirmée dans les années 1930 : celle de l'ancien juge Charles-Victor Hervé. Partant des coups de feu entendus à Traou Nez, il a imaginé le retour de Pierre Quéméneur dans son manoir, une dispute entre les deux frères, et la fabrication d'un faux en écriture pour accuser Seznec."

Ainsi, en 1931, après la mort de Marie-Jeanne, c'est la mère de Seznec qui reprend la défense de son fils. Les thèses du juge Hervé sont mises en avant. Une requête est déposée par Mes Marcel Kahn et Jean-Charles Legrand. Elle est examinée par le Procureur général de Rennes qui transmet au Ministre un rapport défavorable concernant la thèse de Plourivo et les photos anthropométriques.

Bernez Rouz, avec son exactitude coutumière, nous apporte quelques éclaircissements (page 172) :

"Une campagne de presse virulente commence alors. Chaque semaine Victor Hervé, "ancien juge de paix de Pontrieux, ancien juge d'instruction du tribunal de Guingamp", signe un article dans le journal hebdomadaire La Province, journal ultra-catholique publié à Rennes. Inlassablement, il plaide l'innocence de Seznec. Cette campagne émeut la magistrature qui suit l'affaire depuis le début. Le procureur de la République à Rennes, Guillot, celui qui demanda la tête de Seznec aux assises de Quimper, commente de façon peu amène les révélations de Victor Hervé : "J'ai l'honneur de vous faire parvenir ci-joint un numéro de La Province du jour contenant un second article sur l'affaire Seznec. Il m'a été indiqué que l'auteur de ce nouveau roman serait M. Hervé, ancien juge d'instruction à Guingamp dont le but serait non seulement d'attirer l'attention sur lui, mais surtout de mettre en cause M. Ollivier, procureur de la République à Guingamp, qui aurait été avisé des faits signalés et ne les aurait pas fait connaître" (Lettre au procureur général à Rennes, 5 mars 1931)"

Voilà comment nous le présente Denis Seznec, en pages 342 et 343 de son ouvrage :

"Pendant la guerre, Charles-Victor Hervé, qui n'était pas encore magistrat, s'était distingué en traquant espions et saboteurs en Bretagne (Note bas de page : Il était responsable dans le service de contre-espionnage pour l'ouest de la France, matricule n° 366268) Il faut savoir qu'au large de Tréguier, Perros-Guirec et Dinard, des sous-marins allemands refaisaient parfois surface pour venir se ravitailler en vivres et en mazout, grâce aux complices qu'ils possédaient dans la région. C'est Hervé qui était chargé de débusquer ces derniers. Comme toujours lorsqu'il s'agit de contre-espionnage, nous ne savons pratiquement rien de ces missions. Sans doute les tâches qu'on lui confiait devaient être de quelque importance, et menées avec efficacité, puisque, la paix revenue, il fut nommé magistrat bien qu'il n'en possédât pas les diplômes, cela à la demande de Georges Clemenceau. Plus tard le journal Aux Ecoutes écrira :

Peu de temps avant de mourir, Clemenceau, apprenant que le juge Hervé se consacrait à réunir les preuves de l'innocence de Seznec, parti pour le bagne, disait à ses amis vendéens : "Je n'ai aucune opinion sur ce malheureux Seznec, mais j'en ai une sur Hervé : c'est un preux."

Ce sont alors les tout premiers ouvrages clamant l'innocence de Guillaume Seznec : 

« Seznec est innocent », Maurice Privat, Documents secrets, 1931.

« Plaidoirie de Philippe Lamour , avocat du journal La Province. Les 4 et 5 octobre 1932, devant le Tribunal civil de Rennes » (à télécharger sur link )

« Justice pour Seznec », Charles-Victor Hervé, 1933.

En 1930, le cas Seznec attire l'attention de Marie-Françoise Bosser.

Une institutrice fondatrice et secrétaire de la Ligue des Droits de l'Homme (LDH) de Pont-Aven.

Lire : L'affaire Seznec et la Ligue des Droits de l'Homme.

 

Lettre du bagne à Mme Bosser

Après la mort de leur mère, fin 1932, les trois enfants survivants : Petit Guillaume (21 ans), Jeanne (20 ans) et Albert (18 ans) envisagent de solliciter la grâce de leur père auprès du président de la République.

Seznec refuse dans une lettre du 4 décembre 1932 : "Il n'y a que les coupables qui peuvent demander pardon."

Marie-Anne Colin meurt le 18 septembre 1935, âgée de 85 ans..

Jeanne Seznec est alors, elle, âgée de 23 ans.

Elle peut reprendre le flambeau.

Le 9 avril 1935, nouveau rapport défavorable du Procureur concernant le non-dépôt au Greffe des actes de vente. Nouvelle requête ou simple courrier adressé au ministre ??? Si quelqu'un le sait, qu'il ne se prive pas de me le dire...

Le 19 mai 1938, avec l'appui de Me Philippe Lamour, Jeanne Seznec dépose une requête concernant la découverte d'une ceinture et le témoignage de Louis Lohat. Rejet là aussi.

Il y aura une trêve de 10 ans avant la prochaine demande de révision.

Déposée, cette fois, par Guillaume Seznec lui-même.

...................

J'ai toujours été fascinée par l'énergie qu'ont dépensé les défenseurs successifs de Seznec.

Etait-ce l'énergie du désespoir pour les Huzo, Hervé, Privat, Bosser ?

Marie-Jeanne avait-elle avoué la vérité à Charles Huzo ?

Marie-Anne Colin savait-elle son fils innocent ?

L'a-t-elle dit au juge Hervé ?

Tout semble le laisser penser.

Après avoir été vilipendé lors de son procès de Quimper en octobre/novembre 1924....

Guillaume Seznec rentre du bagne en héros au Havre le 1er juillet 1947.

Souvent, la foule est versatile...

Mais "Vox populi, vox Dei" !

Liliane Langellier

P.S. Pour Huzo et Hervé, ne pas manquer de lire dans la Dépêche de Brest du 2 mai 1932 :

L'affaire Seznec et les imaginatifs de Charles Chassé.

P.S. 2 On m'a souvent posé la question du positionnement de la franc-maçonnerie vis-à-vis de l'affaire Seznec.

Les francs-maçons ont été, comme tous les Français, partagés sur l'innocence de Guillaume.

Oui, Petitcolas, Huzo, Hervé et Bosser étaient des Francs-Maçons.

Bosser... Comme de nombreux adhérents de la Ligue des Droits de L'Homme (suivez mon regard...)

Ce qui, pour moi, même si je suis catholique, est une preuve indéniable de dimension et de recherche intellectuelles.

P.S. 3 Le blog de Marc du Ryez "L'affaire Quéméner - Seznec" s'étoffe ...

Et c'est bon de le lire.

P.S. 4 Merci à toutes et à tous  🙏

Pour les 25.878 visiteurs entre mes deux blogs Seznec depuis le 24 février dernier.

12.794 sur Seznec Investigation.

13.084 sur La Piste de Lormaye.

Le bagne. L'appel.

Le bagne. L'appel.

Albert Londres in Le Petit Parisien du 8 août 1923.

Albert Londres in Le Petit Parisien du 8 août 1923.

Emile Petitcolas. Acte de Naissance.

Emile Petitcolas. Acte de Naissance.

Emile Petitcolas. Décès.

Emile Petitcolas. Décès.

Charles Huzo. Lettre du 29 Mars 1930.

Charles Huzo. Lettre du 29 Mars 1930.

Charles Huzo. Lettre du 20 Février 1931.

Charles Huzo. Lettre du 20 Février 1931.

Charles Huzo. Lettre du 13 juin 1931.

Charles Huzo. Lettre du 13 juin 1931.

Maurice Privat. Seznec est innocent. 1931.

Maurice Privat. Seznec est innocent. 1931.

Charles Victor Hervé. Justice pour Seznec. 1933.

Charles Victor Hervé. Justice pour Seznec. 1933.

Marie Anne Colin. Acte de décès.

Marie Anne Colin. Acte de décès.

L'Intransigeant du 7 juin 1933. Les lettres du forçat.

L'Intransigeant du 7 juin 1933. Les lettres du forçat.

Marie Seznec. Acte de décès.

Marie Seznec. Acte de décès.

Marie-Jeanne Seznec. Acte de décès.

Marie-Jeanne Seznec. Acte de décès.

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M
Bonjour, Liliane. Des imaginatifs, en effet, et presque toutes les publications sur l'affaire sont des romans. Un bon roman ne fait pas nécessairement une bonne requête en révision.

Je crois qu'il faut bien distinguer les motivations des uns et des autres. La plupart des auteurs de livres cherchaient la gloire, même s'ils ont probablement eu la conviction de l'innocence de Seznec. Cette conviction ne signifie pas qu'ils ont été mis au courant de ce prétendu "secret de famille". On s'étonnerait de leur volonté farouche de démontrer que Seznec n'était pas à l'origine des fausses promesses, sinon. Ou en tout cas, ça montrerait que, bien qu'au courant de ce "secret de famille", ils ont menti éhontément pour essayer de démontrer l'innocence totale de Seznec. Cela ne les honorerait pas.

Seznec peut avoir d'autres motivations. Marie-Jeanne aussi. Marie-Jeanne veut qu'il sorte de prison, donc il n'est pas important pour elle qu'il soit coupable ou innocent, le tout est de tenter de démontrer son innocence (à l'époque, le doute sur sa culpabilité ne peut suffire). Tâche immense. Et seule cette victoire en justice pourra les sauver financièrement. Seznec, je crois qu'il a fini par se convaincre lui-même de son innocence. Par contre, il invente des histoires jusqu'à sa mort. Il ne peut pas révéler ce "secret" non plus, même après la mort de sa femme, puisque ce serait porter la responsabilité sur elle et, en outre, s'accuser lui-même de différents délits assez graves. On a vu mieux comme réhabilitation. Donc, si ce "secret" n'est pas une invention, il cherche à être innocenté grâce à des fables et des faux témoignages. Il cherche à être totalement blanchi alors qu'il n'est pas totalement blanc.

PS : Je vous signale qu'au-dessus de la légende "Charles Huzo. Lettre du 20 février 1931" vous avez mis une seconde fois la lettre du 13 juin.
Répondre
L
Merci cher Marc...
J'ai remis la bonne lettre de Charles Huzo sous la date du 20 Février 1931.