L'Affaire Seznec dans "Actualité de l'Histoire"

Publié le par Liliane Langellier

Cette interview ne date pas d'aujourd'hui (fin août 2013).

Mais aujourd'hui, la publier, cela me fait du bien là où on m'a fait du mal !

Je ne connaissais pas Jean-Matthieu Gosselin.

Mais, lui, il avait repéré sur Twitter ma passion (à l'époque !) pour l'affaire.

Pas certaine que - à part les révélations de Me Denis Langlois - grand chose ait changé depuis.

Pas certaine que l'on ait beaucoup avancé.

Mais dans un futur proche, qui sait ?

 

 

IL Y A 90 ANS, L'AFFAIRE SEZNEC: UNE INTERVIEW DE LILIANE LANGELLIER

 

   « Il demeure des personnages laissés complètement dans l’ombre »

           

Pour des générations de Français l’affaire Seznec est assimilée aux grandes affaires développées dans La Tribune de l’Histoire, La Caméra explore le temps ou les chroniques de Frédéric Pottecher, comme le furent : L’affaire du Courrier de Lyon, L’affaire Dreyfus, L’affaire Marie Besnard… En réalité, le cas Seznec est plus que cela et pour au moins trois raisons : un homme a été condamné au bagne, pour meurtre, sans que jamais le cadavre ait été retrouvé ; les figures de cette histoire sont toutes hautes en couleurs, pittoresques, épiques et certaines marqueront l’Histoire (comme le policier Bonny) ; enfin nombreux sont ceux qui s’attelèrent à la tâche pour innocenter Seznec jusqu’à demander - avec acharnement et constance - la révision de son procès : la famille tout d’abord – et le public connaît la figure de son petit-fils, croisé de l’innocence de son grand-père -, des historiens, des avocats, des artistes (Hossein, Boisset, Tri Yann…) . Et le débat dure depuis 90 ans ! En cette année anniversaire il nous a paru intéressant de donner la parole à Liliane Langellier, journaliste, qui a longtemps travaillé à l’Express. Elle a consacré de nombreuses années à l’étude de cette affaire et tient un blog passionnant (http://www.piste-de-lormaye.com) et sans langue de bois. Alors, que s’est-il passé lors de ce voyage Rennes-Paris le 25 mai 1923 et les jours qui suivirent ?

 

Actualité de l'Histoire: Le Grand Public connaît, somme toute, peu de choses de l’Affaire Seznec : Guillaume Seznec est  condamné au bagne en 1924 pour avoir assassiné son ami Pierre Quéméneur lors d’un voyage à Paris… Une sombre affaire de Cadillac… Seznec qui a  toujours clamé son innocence … Les  nombreuses demandes de révision. Le combat de son petit fils... Robert Hossein, Yves Boisset… des bribes en quelque sorte. Pourriez-vous nous résumer cette affaire ?

 

Liliane Langellier : C’est l’époque de la vertueuse IIIe République. Celle où les ministres sautent comme les bouchons de champagne dans les salons particuliers. Une seconde « Belle Epoque », qui succède à une guerre cruelle et dévastatrice. Alexandre Millerand est président de la République. Maurice Maunoury, maire de Luisant, député de Chartres, est ministre de l’Intérieur. Louis Florentin Marlier est directeur de la Sûreté Générale, surnommé « La Secrète », sise 11, rue des Saussaies dans le VIIIe arrondissement de Paris. Et la Chambre a été repeinte en bleu horizon.

C’est l’époque de la fin des trafics en tous genres. Celle qui a succédé au départ des « Sammies » l’été 1919. Ils ont laissé sur le sol français leurs fameux stocks américains dont la liquidation commence officiellement le 3 novembre 1919. C’est une véritable pluie de dollars qui s’est abattue sur Brest, avec son camp de Pontanézen, dès avril 1917. Nombreux sont, en France, les affairistes qui se sont bâtis de véritables fortunes.

C’est aussi l’époque où les Bolcheviques prennent le pouvoir en Russie. Et, forts de l’or des Tsars qu’ils ont assassinés, achètent officieusement à la France, à l’Angleterre et aux Etats-Unis des denrées alimentaires mais aussi des armes et véhicules en tous genres.

C’est l’histoire d’une course folle à l’argent. Celle à laquelle va se livrer Pierre Quemeneur à partir du 22 mai 1923. Il a besoin en urgence de 100.000 francs (*). Il va les demander à son beau-frère Pouliquen – à qui il les avait prêtés pour s’établir notaire à Pont-L’Abbé – il va les demander à son banquier qui lui refusera. Il va tenter de vendre sa propriété de Traou Nez (Côtes d’Armor) à Guillaume Seznec pour la même somme. Il est important de souligner ici que l’un comme l’autre sont dans des situations de trésorerie extrêmement délicates. Voire désespérées. Et qu’ils ont besoin « de se refaire ».

C’est l’histoire d’un voyage. Celui de deux hommes. De Rennes à Paris. Dans une Cadillac torpédo six places. Le vendredi 25 mai 1923. Ce n’est pas leur premier voyage, mais ce sera leur dernier. « De toute évidence, Seznec et Quemeneur partent pour des affaires qui ne sont pas transparentes », déclare Marylise Lebranchu dans une émission de France 3 en avril 2011. Après un parcours chaotique, à Dreux, la Cadillac nécessite l’intervention du garagiste Hodey. A Houdan, ils dînent à l’Hôtel du Plat d’Etain. C’est la dernière fois que Pierre Quemeneur est vu vivant. C’est le début de l’affaire Seznec.

 

A.d.H.: Pourquoi, à votre avis, toutes les demandes en révision ont échoué, dont la dernière en date rejetée par la Cour de cassation en 2006 ?

 

L.L.: Je ne suis pas apte à m’exprimer sur ce sujet. Qui appartient à la famille Seznec et à ses avocats successifs. Mais Denis Langlois – qui fut pendant 14 ans leur avocat et qui a écrit « L’affaire Seznec » (Prix des Droits de L’Homme) paru en 1988 chez Plon, livre qui servit de base au scénario du film de Boisset –- Denis Langlois a ouvert ses archives sur internet très récemment. Et il répond à votre question : http://denis-langlois.fr/L-affaire-Seznec

 

A.d.H.: Qui est Guillaume Seznec ?

 

L.L.: Au moment de l’affaire, Guillaume Seznec est maître de scierie à Morlaix. Né à Plomodiern en 1878, il épouse, en 1906, Marie-Jeanne Marc, la fille du grainetier, dont il aura quatre enfants : Marie, Guillaume, Jeanne et Albert. Guillaume est grand, mince, secret et taiseux. D’origine paysanne, il aime avant tout bricoler. Au grand désespoir de sa mère, Marie-Anne Colin dont il est le seul fils et dont il ne reprendra pas la ferme. En plus de son premier magasin de cycles à Plomodiern, et surtout avec l’arrivée des Américains à Brest, il va brasser toutes sortes d’affaires. Il n’est pas le seul. C’est l’époque qui veut ça.

 

A.d.H.: Qui est Pierre Quemeneur dont on n’a jamais retrouvé le cadavre ?

 

L.L.: Pierre Quemeneur (en fait Quéméner, mais il a modifié quelque peu son nom pour ses affaires) est un aimable célibataire, plutôt rondouillard, né en 1877 à Commana.. Il vit à Ker Abri, superbe maison qu’il a fait lui-même construire à Landerneau. Conseiller général de Sizun, il a été le fournisseur officiel du génie pour les poteaux de mine des tranchées. Lui aussi, il a eu l’occasion de brasser toutes sortes d’affaires pendant la guerre.

 

A.d.H.: Que peut-on dire du trafic de Cadillac ? Clef de voute de l’affaire ?

 

L.L.: Votre question m’embarrasse, mais je ne vais pas l’éluder. On a beaucoup parlé de ces foutus Cadillac. Le seul problème, c’est que le trafic bat son plein en 1919/1920. Juste après le départ des Américains. Guillaume Seznec va en acheter et en vendre. Avec l’aide de son beau-frère Pierre Marc, mécanicien à Clichy. Mais en 1923… Tous les parcs de ventes d’automobiles sont fermés. Et les cadillacs ne sont plus du tout ni mode ni recherchées.

 

A.d.H.: Qui sont ces “deux célébrités de l'affaire Seznec : Huzo et Hervé” comme vous les nommez et trop méconnus semble-t-il ? 

 

L.L.: Trop méconnus, dites-vous ? Le petit juge Hervé est le personnage central de cette histoire. Et sa thèse d’un meurtre à Traou Nez (Plourivo) a encore (hélas !) bien des partisans. Pour Huzo, c’est un peu différent. Journaliste pigiste, il est fantasque, inattendu. Et il s’est surtout polarisé sur la piste de Lormaye, celle dont je m’occupe.

 

A.d.H.: Y-a-t-il eu, selon vous, une manipulation policière ?

 

L.L.: Je suis comme les autres. Je n’en ai pas la preuve écrite. Mais cela me parait évident. A la différence de la thèse officielle reprise par tous les medias, je ne crois pas que Bonny soit le ripoux de l’affaire. Même si, plus tard, on peut dire qu’il s’est conduit comme un parfait salaud et ne s’est pas privé de manipuler les faits. Pensez aux affaires Stavisky et Prince. Pensez à la rue Lauriston. Où l’équipe Bonny-Lafont a torturé plus d’un résistant. Mais ça, c’était après. A l’époque de l’affaire Seznec, il débute. Il est juste secrétaire du commissaire Vidal à la Sûreté Générale de la rue des Saussaies.

Et je vous rappelle tout de même que lors du procès de Guillaume Seznec aux assises de Quimper, fin octobre 1924, 43 policiers seront cités parmi les témoins.

 

A.d.H.: Pourquoi autant de passion autour de cette affaire, autant de thèses ?

 

L.L.: La France a toujours été divisée sur cette affaire. Et la Bretagne encore plus. Aux résultats des courses on a quand même sur les bras un mort et un bagnard. Pour un voyage d’affaires, cela finit par tenir de la Science Fiction ! La presse de l’époque L’Ouest-EclairLa Dépêche de Brest (dont on peut maintenant consulter les archives en ligne), mais aussi la presse parisienne :Le Journal, le Petit JournalLe MatinLe Petit Parisien se sont emparés de l’affaire. Dont ils ont fait leurs choux gras. Alors pensez ! Les lecteurs ont pris partie selon les articles. Logique ! Cette affaire a été beaucoup trop médiatisée. Cela a nui à Guillaume Seznec dès le début. Et je suis certaine que cela a également nui à sa fille Jeanne et à son petit-fils Denis qui ont repris le combat.

Il y a au moins une dizaine d’hypothèses pour la disparition de Pierre Quemeneur. Et pour chaque hypothèse un aficionado qui est prêt à mourir sur place pour sa piste.

 

A.d.H.: Vous étudiez l’affaire Seznec depuis de très nombreuses années et y consacrez un blog http://www.piste-de-lormaye.com où l’on peut suivre l’évolution de vos recherches et de vos investigations. Quelles sont les pistes que vous privilégiez ?

 

L.L.: Je n’en privilégie aucune. Car aucune ne me satisfait. Le problème c’est que tout ce petit monde s’est fort intéressé au cadavre de Pierre Quemeneur… qui n’a pas enrichi la Maison Borniol. Je pense qu’il faut travailler autrement. Qu’il faut s’intéresser à la vie de nos deux lascars. A leurs fréquentations, plus ou moins louches. Ce n’est pas de savoir si Quemeneur a été enterré dans un puits, une soue à cochons, ou un four à chaux qui nous donnera la clef de l’affaire.

Il y a des personnages que l’on a laissés complètement dans l’ombre. Le notaire Jean Pouliquen, par exemple, beau-frère de Quemeneur. Julien Le Grand, l’ancien maire de Landerneau qui avait déjà trempé dans le crime de La Grande-Palud. Les deux escrocs de la B.P.C. (Banque Privée Coloniale) Vacquié et Beysseyre des Horts… C’est une pièce de théâtre où il y a plus de personnages que dans « Richard III » de Shakespeare. Mais encore faut-il que l’éclairagiste braque bien ses projecteurs sur les premiers rôles.

(*) 1 franc 1923 équivaut à 1 euro 2013.

 

Propos recueillis par Jean-Matthieu Gosselin

 

 

 

 
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